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Le blog de Diogène

Idées et rencontres sur le chemin de Deming

Publié par l'Association Française Edwards Deming

16 février 2017

Burn-out

La question du burn-out, qui peut se traduire par « épuisement professionnel », a pris une grande ampleur le 15 février dans le champ médiatique, à la suite du rapport d’une mission parlementaire à la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale. Cette mission parlementaire propose que le burn-out soit reconnu comme maladie professionnelle. Elle propose aussi la création d'une agence nationale de la santé psychique au travail.

Différentes études ont mis en évidence plusieurs facteurs concomitants :

Facteurs individuels : fragilité émotionnelle, problèmes d’adaptation, etc.

Facteurs professionnels : surcharge de travail, manque d’autonomie, exigences contradictoires, etc.

Le nombre de personnes atteintes de burn-out a considérablement augmenté en France depuis une vingtaine d’années. Les facteurs individuels ne sont pas en cause, car la psychologie humaine n'évolue guère en si peu de temps. Il faut donc retenir exclusivement les facteurs professionnels, quoique certains patrons soutiennent mordicus que si les salariés ont du mal à s’adapter à de nouvelles formes de travail, c’est bien de leur faute.

Les parlementaires citent « les nouvelles formes de management et d'organisation du travail » qui ont transformé en profondeur le quotidien de millions de salariés. Ils pointent également du doigt le rôle des « nouvelles technologies » qui ont accéléré le mouvement, en liant les individus à leur travail bien au-delà du temps réel passé dans l'entreprise. Ils estiment qu'il faut favoriser la mise en oeuvre d'organisations du travail en entreprise qui soient à la fois « bienveillantes et performantes ».  En conclusion, ils recommandent aux entreprises de réviser leur politique managériale.

C’est ce que notre association demande depuis longtemps, mais rien ne change. Or les méthodes de management d’une entreprise ne sont pas imposées de l’extérieur. Les hauts dirigeants en sont les seuls responsables.




30 novembre 2016

Compétitivité en hausse

Sous le titre L'industrie retrouve de la compétitivité, L’Usine Nouvelle vient de publier le résultat d’une enquête réalisé en partenariat avec Deloitte auprès de 509 dirigeants d’entreprise. En 2016, huit industriels sur dix, dans tous les secteurs, estiment que leur entreprise est compétitive. Les deux tiers d’entre eux prévoient que leur compétitivité continuera de s’améliorer en 2017 grâce à des projets qui sont en cours. Ces industriels estiment que le principaux facteurs de leurs bonnes performances sont la motivation, l’implication et le bien-être des salariés. Ils pensent que c’est dans le type de management pratiqué dans l’entreprise que se trouve la véritable clé de la compétitivité. Nous le pensons également.

En 2013, notre association a mis en ligne un document de 130 pages qui a été téléchargé plus de cent mille fois et qui continue sur sa lancée au rythme d’un millier de téléchargements par semaine. C’est le Manuel du contrôle statistique de la qualité de Western Electric. Il a été publié pour la première fois en 1956 pour la formation du personnel de cette entreprise, filiale de AT&T, la plus grande société mondiale de télécommunications, et réédité dix fois jusqu’en 1985. Il présente dans un langage simple les techniques et les méthodes qui se sont avérées les plus utiles pour le succès des programmes d’amélioration de la qualité depuis leur mise au point par Shewhart dans les années 1920. Il est utilisé avec succès par des centaines d’entreprises françaises. Nous pensons qu'il a joué un grand rôle dans l'amélioration de leur compétitivité.

Le 19 août 1980, Deming avait été entendu par la Commission des Finances du Congrès des Etats-Unis. Ses déclarations sont saisissantes quand on les lit aujourd'hui, car il dit tout ce que les entreprises américaines auraient dû faire et qu’elles n’ont pas fait. Il explique le succès des entreprises japonaises par le désir d'apprendre de tous leurs dirigeants. Il dit en particulier : « Le contrôle statistique de la qualité n’est pas fait pour les gens tièdes et timides. Le seul moyen d’apprendre est d’agir tout en apprenant. Vous pouvez lire des livres sur la natation, mais si c’est votre seul moyen d’apprendre, vous risquez de vous noyer ».


8 octobre 2016

Un réseau social pour la qualité

Rappel historique.

Le "Total Quality Control", devenu plus tard le " Total Quality Management", a été introduit au Japon en 1950 par Deming. L’association des scientifiques et ingénieurs japonais (JUSE) a formé aussitôt un groupe d’études sur le TQC dirigé par Kaoru Ishikawa, le célèbre inventeur du diagramme de cause à effet qui porte son nom.

En 1956, Ishikawa lance un cours de TQC sur les ondes de la radio nationale. Des milliers d’ingénieurs, de techniciens et de contremaîtres écoutent ce cours le matin, chez eux, avant de partir au travail. Cette année-là, Ishikawa pense déjà à l’ultime étape de la qualité dans les entreprises : la formation des ouvriers. Jamais, dans aucun pays, la direction d’une entreprise n’avait donné à des ouvriers la possibilité de participer au management. C’est un projet difficile qui risque d’échapper au contrôle de la hiérarchie. Ishikawa pense qu’il faut confier la formation des ouvriers à la hiérarchie elle-même et lui donner une assistance permanente. Pour cela, une revue mensuelle sera publiée par la JUSE sous le titre "Gemba to QC" (contrôle de la qualité chez les contremaîtres). Le premier numéro paraît en avril 1962 et connaît une large diffusion dans les entreprises. Dans son éditorial, Ishikawa invite les contremaîtres à former des petits groupes d’ouvriers volontaires nommés “QC Circles“ (cercles de contrôle de la qualité) pour étudier les méthodes qui ont été mises au point par la JUSE (les sept outils de la qualité). Il leur annonce la création d’un centre national des cercles de QC et leur demande de lui écrire pour lui signaler la formation de cercles de QC. En 1980 la JUSE en comptait cent mille.

Cette revue, dans laquelle les cercles de QC partageaient leur expérience, fut l’élément moteur d’un véritable réseau social qui a fait faire des progrès extraordinaires aux entreprises japonaises, en termes de qualité et de productivité.


Post scriptum le 10 novembre 2016

L'élection de Donald Trump nous a sidérés. Nous tenons cependant à rappeler que Deming a non seulement proposé un nouveau type de management pour améliorer les performances des entreprises, mais aussi qu'il a décrit avec une précision chirurgicale les maladies dont elles sont victimes. Le désastre humain provoqué par le management des entreprises américaines est sans doute l'une des principales causes de la colère des citoyens américains. La lecture ou la relecture de Hors de la crise est plus que jamais nécessaire pour guérir ces maladies.


20 juillet 2016

L’entreprise responsable

Le concept de RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) s’est imposé en France depuis une vingtaine d’années en raison des exigences des organisations humanitaires pour que les entreprises prennent en considération les conséquences sociales, économiques et environnementales de leurs activités. Un rapport annuel sur la RSE est demandé aux grandes entreprises par la « Loi Grenelle II » du 12 juillet 2010. La norme ISO-26000 en présente les lignes directrices.

La RSE occupe maintenant un chapitre entier du rapport annuel aux actionnaires des grandes entreprises. Il ne faudrait cependant pas oublier que la première responsabilité d’une entreprise française est d’offrir des produits et des services d’une qualité irréprochable pour un prix acceptable, des produits et des services toujours meilleurs, des prix toujours plus faibles, en un mot d’être compétitive sur le marché international.

La méthode la plus sûre pour y parvenir est de suivre les recommandations formulées par Deming dans ses « Quatorze Points », en particulier :

  • Rompre avec la philosophie taylorienne (point 2)
  • Donner à tous les salariés une formation professionnelle (point 6)
  • Faire travailler les départements dans un climat de coopération (point 8)
  • Abandonner le management par objectifs (point 11)
  • Faire en sorte que les salariés soient fiers de leur travail (point 12)

Peut-on demander aux directeurs et aux chefs de service de faire un examen de conscience ?


Post scriptum le 2 septembre 2016

Le Medef a tenu son université d’été les 30 et 31 août à Jouy-en-Josas, sur le campus d’HEC. Tous les candidats à l’élection présidentielle qui étaient invités ont promis ce que leur demandait Pierre Gattaz, notamment une baisse massive des charges des entreprises et le déverrouillage du marché du travail. Les membres du Medef qui étaient présents devraient faire un examen de conscience pour essayer de comprendre les causes de la faible compétitivité de leurs entreprises, car ils estiment qu'elles sont pénalisées surtout par des charges excessives et un marché du travail trop rigide. Or les mauvaises performances d'une entreprise sont dues généralement à un mauvais management.


11 mai 2016

Le pape de la qualité totale

Toutes les sciences ont leurs pères fondateurs. Par exemple, chacun sait que Sigmund Freund (1856-1939) est l’un des pères fondateurs de la psychanalyse. De même, William Edwards Deming (1900-1993) est reconnu dans les entreprises comme étant l’un des pères fondateurs du management moderne. Dans un très bel article publié en juin 1992, l’écrivain Daniel Rondeau présente Deming comme « le pape de la qualité totale », faisant ainsi allusion au titre Total Quality Management donné par les industriels japonais à la doctrine que Deming leur a enseignée après la seconde guerre mondiale.

En disant que c’est « un système de management qui assure à chacun la fierté de son travail », Daniel Rondeau a saisi l’essentiel de la philosophie de Deming. La question est actuellement à l’ordre du jour. En effet, depuis quelques années, des psychologues et des professeurs d’université qui se disent spécialistes du management écrivent des livres et des articles pour vanter les nouveaux principes qu’ils auraient inventés afin d’assurer « le bonheur au travail ». On a même vu sur Arte, l’année dernière, un professeur de l’ESCP faire la promotion de son livre, dont c’est précisément le sujet. Pas un mot sur Deming. La fierté du travail et le bonheur au travail sont naturellement deux idées différentes, mais comment peut-on être heureux au travail alors qu’on n’est pas fier de son travail ? La fierté du travail précède le bonheur au travail.

Ces prétendus spécialistes du management ne parlent que d’horaires de travail, d’aménagements de bureaux et d’échelons hiérarchiques, en laissant totalement sous silence la fierté d’un travail bien fait, ce sentiment qui, depuis le moyen-âge, est le secret des plus belles réalisations. Pas étonnant que la philosophie de Deming ne les intéresse pas. Mais les entreprises qu’ils présentent comme des exemples de réussite de leurs nouveaux principes ont un trait commun : tous leurs salariés connaissent les objectifs de la direction générale, n’ont pas d’objectifs individuels et ne travaillent pas sous la menace de sanctions en cas de mauvais résultats. Par conséquent, si nous demandions à chacun de ces salariés comment il pense que son entreprise respecte les 14 points de Deming, il est probable que nous aurions un certain nombre de réponses positives.

Malheureusement, ces entreprises ne représentent qu’une faible partie du chiffre d’affaires total de l’industrie française. Pour la plupart de nos entreprises, les dirigeants qui souhaitent améliorer les résultats financiers et conquérir de nouvelles parts de marché devraient s’intéresser sérieusement à la philosophie de Deming, lui qui déclarait à Paris en novembre 1980 devant un millier de personnes, en conclusion de son discours : « Make shareholders happier, customers happier, employees happier ».


Post scriptum, le 17 mai 2016

Le professeur de l'ESCP Europe dont nous avons parlé ici ne peut pas ignorer l'enseignement de Deming, car il est titulaire d'un master en management. Le cas du journaliste français qui a écrit « Le bonheur au travail » est différent. Quand il recommande « la suppression de toute hiérarchie intermédiaire doublée d'une autonomie totale des salariés à propos des décisions prises pour améliorer leur productivité » on voit bien qu'il n'a aucune connaissance de Deming.


18 avril 2016

Cartes de contrôle et autres antiquités

Les ingénieurs en retraite se souviennent peut-être de la mode des cartes de contrôle apparue dans les années 60. Il s’agissait d’une méthode statistique destinée à contrôler les fabrications. On trouve encore aujourd’hui des professeurs d’université et des consultants qui expliquent cette méthode, à leur façon.

Tout a commencé avec un livre publié en 1953 : « Le contrôle statistique des fabrications ». L’auteur, René Cavé, avait été envoyé en mission aux Etats-Unis l’année précédente par le gouvernement français pour étudier les méthodes de l’industrie américaine. Il avait discuté avec des ingénieurs de l’American Society for Quality Control qui lui avaient expliqué comment Walter Shewhart avait inventé une nouvelle méthode pour améliorer la qualité des produits tout en réduisant les coûts de production grâce à un outil nommé « Control chart ».

René Cavé n’avait pas compris que la méthode de Shewhart avait pour but de mettre le management de l’entreprise sur la piste des véritables causes des défauts trouvés en production. Comme tous les Français de sa génération, il croyait que la cause d'un défaut se trouve forcément dans l’atelier qui a produit la pièce défectueuse, alors qu'elle peut venir d'ailleurs, par exemple d'un fournisseur ou d'un bureau d'études. Il était resté dans la logique de Taylor, qui pousse à réagir le plus vite possible pour corriger un défaut, sans prendre le temps de bien étudier la situation. Fin mathématicien issu d’une grande école, il avait même proposé dans son livre une amélioration à ce qu’il croyait être la méthode de Shewhart. Et comme il n’était pas fort en anglais, ce qui est toujours le cas en France d'un grand nombre d'hommes politiques et de fonctionnaires, il avait traduit le titre par « Carte de contrôle », ce qui peut laisser croire à un lecteur superficiel qu’il ne s’agit pas d’un graphique permettant d’observer une succession de résultats de mesure mais d’un simple morceau de papier.

C’est beaucoup plus tard, grâce à Deming, que des entreprises françaises, malheureusement trop peu nombreuses, ont compris l’importance des graphiques de contrôle de Shewhart. Les entreprises japonaises avaient adopté cette méthode dès la fin de la deuxième guerre mondiale, ce qui a fait leur succès sur le marché international.

Quand on cherche actuellement sur Internet "Cartes de contrôle", on trouve de nombreux sites qui racontent n'importe quoi sur cet outil très important dans l'industrie pour obtenir une bonne qualité en production. C'est absolument lamentable. Nous conseillons à nos lecteurs de revenir aux sources.


12 mars 2016

Le code du travail ne suffit pas

Réformer le code du travail pour donner une meilleure sécurité aux patrons et aux salariés, c’est une bonne chose. Il faut espérer que le projet gouvernemental aboutira à un résultat satisfaisant et que la loi sera votée.

Il serait mieux encore de réformer le management des entreprises françaises en écoutant les conseils de Deming. Une telle réforme serait à coup sûr le meilleur moyen de relancer l’économie et de créer des emplois. Malheureusement aucune loi ne peut contraindre les patrons à adopter de nouvelles méthodes de management. C’est pourquoi nous lançons un appel aux patrons des 15.000 entreprises françaises de plus de cent salariés en leur demandant de réfléchir aux méthodes préconisées par Deming. Dans plusieurs entreprises de l’Hexagone, ces méthodes ont fait leurs preuves.

Il faudrait que les patrons cessent de diriger des gens terrorisés à l’idée de perdre leur emploi, alors qu'ils font généralement de leur mieux pour contribuer au succès de l’entreprise. Il faudrait rétablir la confiance. Deming a fait pour cela 14 recommandations aux patrons. Nous en avons choisi trois qui peuvent déjà améliorer rapidement la compétitivité de l'entreprise et lui permettre d'embaucher de nouveaux salariés.

La première recommandation est de fixer les objectifs généraux de l’entreprise et de les faire connaître à tous les salariés. Il faut abandonner la méthode dite abusivement "management par objectifs" qui consiste à donner à chaque salarié des objectifs particuliers supposés répondre à des objectifs généraux. Chacun doit trouver par lui-même, en parlant avec son supérieur, les meilleurs moyens de contribuer à la réussite des objectifs généraux de l’entreprise. La seconde recommandation est de viser une amélioration permanente de tous les processus, en sachant qu’une bonne qualité est la conséquence normale de processus qui sont bien maîtrisés. La troisième recommandation est de donner aux salariés une formation professionnelle permanente, confiée soit à des salariés plus anciens dans le métier, soit à des organismes extérieurs. Ce sont, à notre avis, les trois points essentiels de l’enseignement de Deming.

En matière de management, la façon de distribuer les salaires et les primes est une question qui préoccupe tout le monde. La méthode la plus courante, dite "salaire au mérite", consiste à gratifier chaque salarié d’une prime ou d’une augmentation de salaire en fonction de ses résultats. Mais nul n’ignore que la chance peut jouer un grand rôle dans les résultats. Par exemple dans un magasin de vêtements, un vendeur peut voir le montant de ses ventes diminuer sensiblement sans cause apparente. L’expérience des billes rouges de Deming montre que cette méthode conduit toujours à des injustices et à des frustrations. Une meilleure méthode consiste à tenir compte de la bonne volonté du salarié, de sa compétence et de son aptitude à contribuer à la réussite des objectifs de l’entreprise.

Un mot, pour terminer, sur les actions d’amélioration de la qualité que l’on peut voir dans beaucoup d'entreprises. Elles sont habituellement organisées et coordonnées par un responsable qui a reçu pour cela une formation particulière. Elles ne peuvent réussir que si ce responsable est fermement soutenu par la direction.


26 janvier 2016

Du nouveau en économie

Quand des spécialistes discutent de l’économie, il est généralement question de volumes de production, de mouvements financiers, de cours des matières premières, etc. Le titre du livre de Deming sorti en 1996,  Du nouveau en économie,  devait donc sembler étrange aux yeux des lecteurs, puisqu’il ne traitait que du management des entreprises.

Pourtant, à y regarder de près, les théories de management de Deming, bien que les économistes n’en parlent jamais, ont joué un grand rôle dans la transformation de l’économie mondiale. Elles ont donné aux entreprises asiatiques un avantage considérable sur les entreprises occidentales, par exemple dans le secteur automobile. Les économistes occidentaux, naturellement, peuvent trouver d’autres raisons à cette grande compétitivité, notamment le prix de la main d’oeuvre. Mais alors comment expliquer que les plus importantes innovations technologiques apparues au cours des vingt dernières années proviennent du Japon?

Voyant le danger, des consultants américains, professeurs d’université, ont cherché à copier les méthodes qui faisaient le succès des entreprises japonaises, mais sans en saisir l’état d’esprit, sans comprendre en particulier que le "Management par Objectifs" (MBO) faisait des ravages en Amérique. C’est ainsi que sont apparues dans les entreprises occidentales plusieurs modes managériales qui ont encore des adeptes : les Cercles de qualité en 1978 ; le Re-engineering en 1989 ; le Six-Sigma en 1990 ; le Lean Management en 1993.

Les théories de Deming vont à l’encontre des méthodes préconisées par ces consultants. Pour s’en convaincre, il suffit de lire son livre. Le lecteur comprendra alors que ces méthodes, qui ne sont finalement rien d’autre que des méthodes de résolution de problèmes, ne constituent pas l’essentiel de ce qui fait le succès des entreprises japonaises. Le président de Toyota a déclaré en en novembre 1991 devant des journalistes : « Dr. Deming’s theories form the foundation of our management ».


Post scriptum, le 30 janvier 2016

Malheureusement, le "Management par Objectifs" est un dogme qui est enseigné dans les plus prestigieuses écoles de commerce et mis en place dans de nombreuses entreprises par des cabinets de conseil grassement payés. Il serait plus juste de l'appeler "Management par la Peur". Des articles et des livres ont récemment montré qu'il est nuisible sur le plan humain et contre-productif sur le plan économique.


26 décembre 2015

Le pacte de responsabilité

L’année 2015 s’est terminée sans que le niveau du chômage amorce la moindre baisse, malgré les espoirs qu’avait fait naître le pacte de responsabilité annoncé en janvier 2014 par François Hollande. On se souvient qu'il avait été précédé, en novembre 2012, par un « pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi ». Ce nouveau pacte va réduire le coût du travail de 30 milliards d'euros d’ici 2016, en échange d’une augmentation des embauches par les entreprises. Les effets se feront-ils sentir en 2016 ?

Le lien entre le coût du travail et l’embauche de salariés passe par la compétitivité, ainsi que Deming l’avait souligné dans son livre Quality Productivity and Competitive Position, publié en 1983 par le MIT. C’est, disait-il, une réaction en chaîne : (1) l’entreprise améliore la qualité ; (2) les coûts diminuent parce qu'il y a moins d'erreurs et moins de retards ; (3) les machines et les matériaux sont mieux utilisés ; (4) la productivité augmente ; (5) l’entreprise gagne des parts de marché grâce à une meilleure qualité et un prix plus faible ; (6) elle crée des emplois.

Le président du Medef, Monsieur Pierre Gattaz, ne connaissait pas ce processus lorsqu’il il a prévu en 2014 que le taux de chômage baisserait de 10 % en échange des trente milliards d’euros promis aux entreprises par le gouvernement pour alléger le coût de travail. Quel usage peuvent-elles faire de cette manne financière ? Les unes vont en profiter pour augmenter les dividendes et les rémunérations des cadres dirigeants. Les autres vont investir pour innover et pour améliorer leur appareil de production. Dans ce cas, qui est évidemment le plus favorable, elles ne pourront augmenter le nombre de leurs salariés qu’à partir du jour où elles verront leur chiffre d’affaires augmenter de façon significative.

Mais un investissement productif ne conduit pas nécessairement à une augmentation du chiffre d’affaires. On ne compte plus les usines qui ferment, malgré des équipements modernes, parce que leurs produits ne trouvent pas assez de clients sur le marché international. C’est pourquoi notre association a mis gratuitement en ligne, dès 2013, le manuel de formation au Contrôle Statistique de la Qualité édité en 1956 par la société Western Electric. Cet ouvrage décrit avec précision la méthode qui a fait le succès des plus grandes entreprises japonaises à la suite de l’enseignement de Deming. Nous espérons que cette contribution au pacte de responsabilité sera utile à de nombreuses entreprises françaises.

Nous vous souhaitons une bonne et heureuse année 2016.


30 octobre 2015

Retour à Pôle emploi

Le 16 octobre 2014, à la suite d’un rapport d’étude de Pôle emploi qui reconnaissait que dans certaines agences 50 % des personnes inscrites ne cherchaient pas activement un emploi, nous avons lancé sur ce blog un appel aux directeurs d’agences afin qu’ils s’inspirent de la philosophie de management de Deming.

La direction de Pôle emploi a renforcé depuis dans ses agences le contrôle de la recherche d’emploi. Cette démarche est légitime, car des opérations de contrôle font normalement partie d’une bonne gestion, mais elle semble presque impossible quand on sait qu’un seul agent devrait traiter parfois une centaine de dossiers. Rappelons que Pôle emploi, établissement public, compte environ 60.000 salariés, dont la moitié est au contact des demandeurs d’emploi. Son budget est de l’ordre de cinq millions d’euros. Pour faire face à cette situation, le « suivi mensuel personnalisé » a été remplacé en 2013 par un « suivi différencié ». Par ailleurs Pôle emploi a développé des partenariats avec des réseaux sociaux privés.

Un" think tank" libéral a même suggéré de déléguer l’acompagnement et le placement à des opérateurs privés, tandis que Pôle emploi ne conserverait que les missions d’accueil et d’indemnisation. Fort heureusement cette idée n’a pas été retenue.

Les agents de Pôle emploi tentent de se prémunir contre les effets d'un management productiviste. On peut donc comprendre que l’évocation du « management de Deming » puisse leur faire peur. Deming n’est-il pas l’homme qui a aidé les entreprises japonaises à augmenter leur productivité ? Certes, mais c’est en s’opposant aux méthodes américaines héritées de Taylor qui cherchent à augmenter la productivité par tous les moyens au mépris de la dignité humaine. « Ce livre est destiné à ceux qui vivent sous la tyrannie du style de management actuel » écrit-il dans la préface de son dernier ouvrage : Du nouveau en économie (Economica 1996).

Augmenter la productivité grâce aux techniques numériques, Pôle emploi le fait déjà avec succès au niveau national. Mais il faut penser aux nombreux demandeurs d’emploi qui n’ont pas accès à Internet. On a pu en voir récemment quelques uns en conversation avec les conseillers d’une agence Pôle emploi dans le documentaire de 78 minutes « Pôle emploi, ne quittez pas » qui a été diffusé par une chaîne de télévision. C’est un échantillon de la vie d’une agence de la région parisienne, filmé pendant plusieurs mois. Synopsis du film : « Dans un Pôle emploi du 93, quarante agents font face à quatre mille demandeurs d’emploi. Samia, Corinne, Thierry, Zuleika doivent soutenir et surveiller, faire du chiffre, obéir aux directives politiques et aux injonctions de communication, trouver du travail là où il n’y en a pas. C’est la vie d’une équipe qui a intégré l’impossible à son quotidien. »

Deming ne propose pas des méthodes extraordinaires, mais une manière inédite d’aborder les problèmes. C’est pourquoi nous lançons un nouvel appel aux directeurs des agences de Pôle emploi en leur conseillant de réfléchir à cette approche qui va souvent à l’encontre des idées reçues.


24 septembre 2015

Une maladie mortelle

La méthode utilisée par les grandes entreprises françaises pour fixer individuellement les salaires se nomme « salaire au mérite ». Est-ce une bonne méthode ? Citation :

« Le salaire au mérite favorise les performances à court terme, annihile les projets à long terme, installe la crainte, démolit le travail d’équipe, alimente les rivalités et les intrigues. Elle rend les gens amers, accablés, désabusés, affligés, découragés ; elle en fait des chiens battus, les conduit parfois à la dépression nerveuse. Elle leur donne un sentiment d’infériorité, les paralyse pendant des semaines après qu’ils ont eu connaissance de leurs notes, car ils ne parviennent pas à comprendre pourquoi ils sont mal notés. C’est une méthode injuste parce qu’elle impute aux membres d’un même groupe des différences qui peuvent provenir entièrement du système dans lequel ils travaillent. »

« Ce qui est fondamentalement mauvais dans l’évaluation des performances ou le salaire au mérite, c’est que ces méthodes mettent seulement l’accent sur ce qui se trouve à la sortie du processus, en négligeant totalement l’aptitude d’un manager à aider ses subordonnés. Il ne lui reste plus qu’à gérer des défauts ; ainsi les problèmes humains sont éludés. »

« L’idée du salaire au mérite est séduisante.  C’est une expression qui captive l’imagination : payez pour ce que vous recevez ; recevez pour ce que vous payez  ; motivez les gens pour qu’ils fassent de leur mieux, dans leur propre intérêt. »

« L’effet est exactement à l’opposé de ce que promettent les mots. Chacun essaye de se pousser en avant dans son propre intérêt,  pour sa survie. C’est l’organisation qui est perdante. Le salaire au mérite récompense les gens qui conviennent au système ; l'organisation ne reconnaît pas les tentatives faites pour l’améliorer. Ne faites pas de vagues. »

Ces mots ne datent pas d’hier ; ils ne sont pas l’expression d’un chômeur aigri, révolté par l’injustice du salaire au mérite. On les trouve dans Hors de la crise, le célèbre livre de Deming publié en 1982 par le Massachusetts Institute of Technology. Le salaire au mérite est l’une des sept maladies mortelles qui, selon Deming, affectent la société occidentale. Deming avait prévu la crise actuelle et donné les remèdes nécessaires pour l’éviter. A bon entendeur...


19 août 2015

Un prophète

Peter Drucker, considéré par les Américains comme « le pape du management », s’est éteint aux Etats-Unis le 11 novembre 2005 à l’âge de 96 ans. Sa carrière de consultant avait commencé en 1945. Pour ce dixième anniversaire, il est bon de rappeler qui était ce prophète des temps modernes et quels furent ses liens avec Deming.

La méthode utilisée depuis plusieurs dizaines d'années par la plupart des entreprises françaises pour diriger les salariés se nomme MBO (Management By Objectives), ou en français DPO (Direction Par Objectifs). Des centaines de cabinets de conseil en management aident les entreprises à l’appliquer. Au fond, le principe de cette méthode est très simple. En résumé : «  Je te donne tel objectif pour telle date, dit le chef à son subordonné. Si tu réussis, tu seras récompensé. Sinon… » 

L’inventeur, le grand théoricien du MBO, c’est le fameux Peter Drucker, un Autrichien né à Vienne, naturalisé américain, qui a travaillé deux ans à Detroit auprès du PDG de General Motors, Alfred Sloan, avant d’aller enseigner le management à l’université de New-York. Après un premier livre qui a connu un gros succès en 1952, il écrivait presque chaque année un nouveau livre sur le management. Il connaissait fort bien Deming car tous deux étaient professeurs à l’université de New-York. Mais la méthode de Deming ne plaisait pas aux managers américains parce qu'elle leur demandait de réfléchir avant de donner des ordres. Au contraire la méthode de Drucker leur plaisait énormément.

Tous les Français connaissent naturellement le sympathique Michel Drucker, que l’on voit régulièrement à la télévision depuis près de cinquante ans. Mais ils n’ont guère entendu parler de Peter Drucker. Pourtant tous les Français, ou presque, connaissent le MBO pour en avoir subi les effets un jour ou l’autre.

En 1976, Peter Drucker a envoyé à Deming une lettre amusante lorsque celui-ci a quitté son poste de professeur d’université pour prendre sa retraite. Parmi les salamalecs d’usage dans une telle missive, il rend hommage à un maître. Hommage inattendu car, toute sa vie, Peter Drucker a préféré s’attirer les bonnes grâces des dirigeants américains plutôt que de suivre les conseils de Deming.


25 juin 2015

La colère des taxis

En France, comme dans la plupart des autres pays, la profession de taxi est réglementée. La société Uber, fondée en Californie en 2009, a fait irruption à Paris en 2011 avec l’intention non dissimulée de chambouler cette profession. Son activité s’est étendue ensuite à Lyon, Lille, Bordeaux, Toulouse et Nice. Sa politique commerciale est en parfait accord avec la doctrine néo libérale mise en application par Ronald Reagan à partir de 1981, puis par Margaret Thatcher à partir de 1984. Le mot d’ordre est : moins de règlements, plus de concurrence.

Plutôt que d'appeler un taxi, chacun peut utiliser l'application UberPop sur son téléphone portable afin de trouver un conducteur non professionnel (étudiant, chômeur ou retraité) qui le transportera d'un point à un autre pour un certain prix, inférieur évidemment à celui d'un taxi.

Aujourd’hui, à l’appel des syndicats, les chauffeurs de taxi font grève et bloquent la circulation dans les grandes villes qui sont la cible d'Uber pour protester contre la concurrence des conducteurs non professionnels qui travaillent pour Uber en dépit de la loi. 

La première loi relative à la profession de taxi date de 1937. Elle a été remplacée par la loi du 20 janvier 1995 « relative à l'accès à l'activité de conducteur et à la profession d'exploitant de taxi » et complétée par la loi Thévenoud votée en octobre 2014 qui interdit de proposer une prestation de transport routier à titre onéreux si l’on n’est pas enregistré comme chauffeur de taxi ou VTC (véhicule de transport avec chauffeur).

Selon la loi, pour exercer la profession de chauffeur de taxi, soit comme artisan, soit comme salarié, il faut remplir trois conditions : la première est de ne pas avoir fait l’objet de certaines condamnations, la seconde est d’avoir obtenu la carte professionnelle à la suite de l’examen du certificat de capacité professionnelle, la troisième est de suivre une formation continue obligatoire. Ces conditions ne sont pas remplies par les conducteurs non professionnels qui travaillent pour Uber. La colère des taxis est donc parfaitement justifiée, mais la violence avec laquelle elle s'est exprimée dans leurs manifestations est intolérable.


17 mai 2015

Quotas migratoires

Un quota est un nombre ou un pourcentage imposé à une personne ou un groupe par une autorité supérieure, avec obligation absolue de l’atteindre à une date donnée, sous peine de sanctions. Deming était défavorable aux quotas de production. Il disait que les objectifs chiffrés sont improductifs, à moins d’être accompagnés d’une méthode définie d’un commun accord entre l’employeur et l’employé. C’est le point numéro onze de ses quatorze points.

Pour faire face à un afflux massif de réfugiés en Europe, la Commission européenne a présenté le 13 mai 2015 un plan d’action qui comporte des quotas à l’immigration, pays par pays. Par exemple, la France devrait accueillir 14,17% de migrants et l’Allemagne 18,42%. Ce type de quotas est très différent de celui qui est pratiqué dans un système de production, car il s’agit là de répartir un grand nombre de réfugiés entre les pays de l’Union européenne. On peut cependant lui faire les mêmes critiques.

Sur le papier l’idée est séduisante. L’Europe est confrontée à une situation nouvelle. La Grèce et l’Italie doivent secourir, héberger, soigner et nourrir des réfugiés toujours plus nombreux chaque jour. Pour que la situation ne devienne pas intolérable, l’Europe doit faire jouer la solidarité entre tous les pays membres. La Commission a donc fixé des quotas migratoires en fonction des données sociales et économiques des différents pays. Les pays qui ne respecteront pas la règle subiront des sanctions financières.

En pratique on ne voit pas bien comment des réfugiés rassemblés dans un camp provisoire seront acheminés vers tel ou tel pays européen, ni comment ce pays va se comporter à leur égard. Certains pays préfèreront payer des sanctions plutôt que d’accueilir de nouveaux réfugiés.

Le système des quotas migratoires nous semble donc une assez mauvaise solution. Mais d’un autre côté les égoïsmes nationaux riquent de faire exploser l’Union européenne, n’en déplaise à Monsieur Pascal Lamy, ancien commissaire européen. Triste époque.


30 mars 2015

Elections

Parmi les nombreux commentaires des résultats des élections départementales de ce dimanche, on entend des représentants des partis politiques dire que « le peuple français » a choisi ses élus. C’est inexact. Les élus ont été sélectionnés au moyen d’un processus électoral compliqué qui a été mis au point par l’Assemblée nationale au terme de nombreuses tergiversations. On peut dire, bien sûr, que c’est un processus « démocratique », mais il n’est pas à l’image de la désignation du chef du village gaulois Abraracourcix, porté en triomphe sur un pavois dans la célèbre bande dessinée. C’est simplement un processus qui donne aux élus une légitimité suffisante pour gérer le département pendant six ans, jusqu’aux prochaines élections. C’est déjà énorme.

Les conseillers départementaux vont prochainement se réunir pour débattre de la meilleure façon de gérer le département. Les uns vont parler au nom d’une idéologie ; les autres vont défendre des intérêts particuliers. Nous souhaitons, sans trop y croire, qu’ils considèrent le département comme un système (voir la définition d’un système par Deming) et qu’ils vont chercher à l’améliorer pour le plus grand bien de tous.

Un peu de modestie, Messieurs, Mesdames. Vous n'êtes pas des Abraracourcix !


17 février 2015

Un jeu dangereux

En ce moment, au sujet de la dette grecque, les ministres des finances grec et allemand se livrent à un jeu dangereux qui ressemble fort à celui du film La fureur de vivre (1955). Plusieurs adolescents s’affrontent sur un terrain vague ; deux voitures conduites par les champions de deux camps rivaux foncent l’une vers l’autre, en ligne droite. Le premier qui dévie de sa trajectoire pour éviter l’adversaire a perdu ; il est qualifié par les autres de « poule mouillée ».

En 1987, John Carlisle, un consultant britannique, a inventé un jeu de négociation sous le titre Rouge ou bleu. Dans un séminaire de management, deux camps jouent l’un contre l’autre, pour de l’argent. Trois résultats possibles : un camp gagne et l’autre perd ; ils gagnent tous les deux ; ils perdent tous les deux. Comme dans La fureur de vivre, on reconaît dans ce jeu le dilemme du prisonnier, exemple classique de la théorie des jeux. On peut le trouver sous ce titre dans notre sélection d’articles.

En 1992, des centaines de Français ont joué à Rouge ou bleu au cours des séminaires animés par Jean-Marie Gogue à l’hôtel Hilton. Une fois sur trois, les deux camps ont perdu. Heureusement, l’enjeu n’était que quelques dizaines de francs. Mais ce résultat est équivalent à la collision frontale dans La fureur de vivre : les deux conducteurs sont morts.

Quel sera le résultat du jeu dangereux auquel se livrent Wolfgang Schäuble et Yanis Varoufakis ? Nous le saurons bientôt.


23 janvier 2015

Les économistes et le chômage

Le niveau de chômage ne pourra diminuer en France qu’à partir du moment où la croissance sera de retour, car seule la croissance permet de créer des emplois. C’est une évidence partagée par tous les économistes.

On voit donc les économistes discuter régulièrement, à la télévision, dans les journaux et sur Internet, de différents moyens susceptibles de relancer la croissance : réduire la dette publique, diminuer les taux d’intérêt, orienter l’épargne vers les investissements productifs, réduire les charges des entreprises, modifier le code du travail, etc. Tous ne sont pas d’accord sur l’utilité de tel ou tel moyen proposé, mais qu’ils soient de droite ou de gauche, tous sont d’accord sur le fait que la croissance dépend essentiellement des entreprises.

Quand les économistes cessent d’échanger des considérations théoriques pour aborder des questions pratiques, ils disent qu’une entreprise ne peut engager des salariés sous CDI que si les ventes progressent de façon durable. C’est une idée raisonnable qui traduit parfaitement le cercle vicieux dans lequel est enfermée notre économie. Pour en sortir, les économistes font confiance aux entrepreneurs et à leurs salariés. Ils pensent que grâce à des investissements productifs, avec de l’imagination et de la persévérance, une entreprise française devrait normalement trouver de nouveaux clients. C’est possible, mais face à des concurrents étrangers qui ne manquent ni d’argent, ni d’imagination, ni de persévérance, ce n’est pas certain.

Sous le titre « Le chiffre qui tue », j’ai montré l’année dernière la terrible dégringolade de notre balance du commerce extérieur, qui est passée d’un solde positif de 3,5 milliards d’euros en 2002 à un solde négatif de 67,2 milliards en 2012, soit en moyenne une chute de sept milliards par an. Or les charges qui pèsent sur les entreprises françaises n’ont pratiquement pas changé pendant cette période. Nous devons en déduire que si les entreprises françaises sont devenues moins compétitives sur le marché international, ce n’est pas en raison de contraintes externes. La seule explication possible se trouve dans le management, au sens large.

Ce n’est pas en continuant d’utiliser des méthodes de management qui ont donné de si piteux résultats qu’une entreprise peut réussir. Nous invitons donc les chefs d’entreprise et leurs collaborateurs à étudier et appliquer sans plus tarder les méthodes de Deming.


13 janvier 2015

L’école laïque

Les parents peuvent choisir d’envoyer leurs enfants dans une école laïque ou dans une école confessionnelle. L’école laïque n’est pas réservée aux athées ; on y trouve également de nombreux enfants chrétiens, juifs et musulmans. Depuis 1905, conformément à la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat, l’Education nationale veille soigneusement à ce que les enseignants n’y expriment aucune opinion sur les religions. Cette règle est généralement bien respectée.

Cependant, à l’école, rien n’empêche les enfants de parler entre eux de religion en dehors des heures de cours ; il est certain que depuis le 11 janvier le sujet les intéresse particulièrement. Le brassage des cultures, qui est une particularité de notre école laïque, est, comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses. Elle peut conduire soit à une meilleure connaissance de l’autre, soit au contraire à l’isolement d’une minorité. L’évolution des mentalités dans la petite communauté formée par les élèves d’une école primaire ou d’un collège jouera nécessairement un rôle dans les sentiments de toute la société française de demain ; mais comment la contrôler ?

Jusqu’à présent, l’Education nationale faisait semblant de croire que les jeunes élèves oublient provisoirement leurs idées sur la religion quand ils franchissent le seuil d’une école laïque. Tout le monde sait que ce n’est pas vrai. Par conséquent il est urgent que l’Education nationale donne aux enseignants de nouvelles consignes et les moyens d’encadrer la réflexion des élèves sur ce point. La tâche est difficile mais nécessaire ; en particulier il faut se garder d’inciter les élèves à une sorte d’athéisme, car il ne faut pas confondre athéisme et laïcité. « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » Ainsi commence l’article premier de notre constitution. Par ce texte, la République française donne à tous ses citoyens la garantie formelle que l’Education nationale doit répondre à leur exigence de compréhension, qu’ils soient athées, chrétiens, juifs ou musumans.


22 décembre 2014

Start-up

En écoutant ceux qui, comme nous, s’inquiètent du déclin de l’industrie française, notamment après le rachat de la branche énergie d’Alstom par General Electric, des optimistes répondent : « tout va bien, car nous avons en France des centaines d’entrepreneurs dynamiques et innovants qui créent sans cesse des start-up ». Un optimisme excessif.

D’un côté, oui, tout ne va pas si mal, car de nombreuses entreprises françaises tiennent bien le choc de la mondialisation grâce à un bon management et des dirigeants compétents, tandis que d’autres, heureusement moins nombreuses, s’effondrent lentement sous les yeux de dirigeants incompétents. De l’autre, il faut bien reconnaître que les start-up ne sont pas le remède au déclin de l’industrie française. Ceux qui le disent sont des naïfs ou des menteurs. Parmi les start-up qui ont été fondées en 2000 quelques unes sont encore en vie, mais des centaines d’autres ont disparu. Le paysage industriel français est semblable à une grande forêt où des arbres centenaires meurent lentement faute de soins tandis que des broussailles se développent un peu partout de façon désordonnée.

Sous le titre Start-up : ces “barbares“ qui veulent débloquer la France, l’Obs a donné la semaine dernière un portrait peu reluisant d’un groupe de créateurs de start-up. Ces individus méprisent ouvertement nos grandes entreprises en les accusant de ne pas avoir compris l’importance de la révolution numérique. Ils admirent Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, et ils ne pensent qu’à gagner le plus d'argent possible, le plus vite possible, en le prenant comme modèle.
 
Or que font-ils dans leur vie privée, ces agités du numérique ? Ils roulent dans des voitures et sur des motos made in Germany ou made in Japan ;  ils passent leur temps à parler sur des smartphones made in China ou made in Korea. Chez eux, pas de produits made in France. Mais ils n’y pensent même pas. Ils vivent dans un monde idéal, bourré de fric, où les biens matériels tombent du ciel comme s’ils provenaient d’un autre monde. Ce sont des irresponsables.


16 octobre 2014

Pôle emploi

Depuis une semaine, un rapport d’étude émanant de Pôle emploi fait l’objet d’une polémique. Titre choc du Figaro le 15 octobre : «  Dans certaines agences, jusqu'à 50 % des inscrits ne cherchent pas activement un emploi ». Le même jour dans Libération, le directeur général de Pôle emploi apporte un démenti : « Ne faisons pas dire aux chiffres autre chose que ce pour quoi ils ont été conçus ». Il tient à préciser que cette expérimentation, lancée en juin 2013 dans quatre régions (Poitou-Charentes, Paca, France-Comté et Haute-Normandie), était destiné « à mesurer un changement d’organisation, pas une statistique sur les chômeurs ne cherchant pas d’emploi ». Le pourcentage des personnes radiées est compris entre 8% et 35%. Il n’est évidemment pas possible de généraliser les résultats de l’étude car ils se basent sur des échantillons de demandeurs d’emploi qui sont sélectionnés selon trois modes différents : tirage aléatoire, métiers en tension (cafés, restaurants) et signalement interne.

Pôle emploi veut donc renforcer dans ses agences le contrôle de la recherche d’emploi. Ce but, à notre avis, est parfaitement légitime car le contrôle fait partie d’une bonne gestion. Rappelons que Pôle emploi est un « établissement public à caractère administratif » né en décembre 2008 de la fusion de l'Agence nationale pour l'emploi et des Assedic. Pôle emploi compte actuellement 60.000 salariés et son budget est de l’ordre de 5 millions d’euros.

L’IFRAP, institut privé dirigé par Madame Agnès Verdier-Molinié, a publié en 2012 un dossier intitulé « Pôle emploi, l’urgence d’une rénovation ». L’étude fait la comparaison du service public de l’emploi en France avec ses homologues au Royaume-Uni et en Australie (toujours cette manie française de vouloir s’inspirer de modèles étrangers). Pour améliorer la qualité du service public, l’IFRAP propose de déléguer à des opérateurs privés, par exemple Manpower, l’acompagnement et le placement des demandeurs d’emploi en ne laissant aux agences de Pôle emploi que les missions d’accueil et d’indemnisation. Il semble que pour l’instant cette solution n’a pas été retenue.

En revanche, l’approche de Deming convient parfaitement à un service public tel que Pôle emploi. Le MIT a publié en 1994 le dernier livre de Deming « The new Economics for Industry, Government, Education ». La traduction française a été publiée en 1996 sous le titre « Du nouveau en économie ». Chaque directeur d’agence y trouvera une feuille de route pour améliorer la qualité du service sans faire appel à l’extérieur. Il y trouvera également des méthodes suivant lesquelles chaque employé de l’agence peut, dans la mesure de ses moyens, participer à la transformation du système de management. C’est un gain de temps.


Commentaire de Danijela ZIVKOVIC le 22/10/2014

La fusion ANPE- Assedic ne s’est pas déroulée comme prévu. L’idée était de simplifier le parcours de la personne en recherche d’emploi, mais il aurait fallu anticiper les contraintes générées par cette fusion, ce qui n’a vraisemblablement pas été fait. Il semble que les agents n’ont pas suffisamment été préparés et qu’ils n’ont pas eu le temps nécessaire pour s’adapter à ce changement. Or la préparation des agents est capitale pour bien orienter et guider ensuite les personnes en recherche d’emploi. Dès qu’une personne se trouve sans emploi, il faudrait qu’un véritable arsenal soit immédiatement déployé par Pôle emploi afin de développer une bonne stratégie de recherche. Il ne faudrait donc pas attendre que la personne soit au chômage depuis six mois pour déclencher une action, comme c’est actuellement le cas dans certains départements d’Ile-de-France. Cela permettrait d’éviter plusieurs problèmes, comme par exemple une perte prolongée de repères et un sentiment d’isolement chez la personne en recherche d’emploi, avec pour conséquence une sévère démotivation (qui peut expliquer le fait que certains inscrits s’arrêtent de rechercher activement un emploi). La rapidité du déclenchement de cet arsenal est fondamentale, car plus l’aide est retardée, plus le risque d’un chômage de longue durée est élevé. Par ailleurs il est bon de préciser que Pôle emploi fait déjà appel à différents prestataires. Mais ce n’est pas la solution miracle. Pour l’anecdote, un agent m’a confié qu’un prestataire peu scrupuleux ne recevait les personnes en recherche d’emploi qu’une dizaine de minutes, alors que le contrat établi avec Pôle emploi prévoyait un suivi de plusieurs journées consécutives. Quand une agence Pôle emploi ne dispose pas des moyens nécessaires pour coacher efficacement les personnes en recherche d’emploi, il faudrait que les prestataires soient correctement sélectionnés. Si ce n’est pas fait, le problème du mauvais accompagnement est juste déplacé, mais il n'est pas résolu. Bref, il reste encore beaucoup à faire pour lutter contre « la déroute de l’accompagnement des chômeurs ».


4 septembre 2014

Education nationale

L’OCDE publie régulièrement des études économiques suivies de recommandations à l’intention de ses 34 pays membres. Parmi ces études, PISA (Program for International Student Assessment) comporte l’évaluation et l’analyse des performances des systèmes éducatifs dans le monde. Un rapport est publié tous les trois ans. Le dernier, datant de 2012, a été publié en décembre 2013.

Ce programme a pour objet de comparer les performances des systèmes éducatifs en évaluant les compétences acquises par les élèves en fin d’obligation scolaire. Ces compétences (connaissance et savoir-faire) sont définies par l’OCDE comme celles dont on a besoin pour réussir dans la vie. L’étude porte sur trois domaines : compréhension de l’écrit, culture mathématique et culture scientifique.

Le dernier rapport évalue, non seulement dans les 34 pays membres mais encore dans 31 autres pays, les compétences des élèves âgés de 15 ans qui ont effectué leur scolarité entre septembre 2002 et mai 2012. 

Les résultats du système éducatif français montrent une baisse du niveau moyen en mathématiques et une augmentation des écarts entre les élèves qui pourrait être due à une plus forte influence du milieu social. Sur ces 65 pays, la France est à la 25e place.

Interviewé le 29 août 2014 par le journal Le Monde, le directeur de l’éducation de l’OCDE, Andreas Schleicher, passe au crible tous les pans du système éducatif français. Et le constat n'est pas tendre. Notre système éducatif serait trop académique, il n’enseignerait pas suffisamment ce qui est nécessaire pour réussir dans la vie, il serait l’un des plus inégalitaires au monde et, par dessus le marché, les enseignants français seraient parmi les plus médiocres.

Les sept premières places du classement sont occupées par des pays asiatiques. « Les enseignants asiatiques sont mieux formés à la gestion de classe » justifie Andreas Schleicher.

La huitième place est occupée par le Liechtenstein. Ce n’est pas une blague : ce minuscule pays qui compte 36.000 habitants fait partie des 65 noms du classement. L’enquête de PISA porte sur des pays totalement différents non seulement par la population mais aussi par la culture, la religion, le régime politique, le climat, les ressources naturelles, le niveau de vie, etc.

Dans ces conditions un classement n’a vraiment aucun sens. En outre, même si l’on veut comparer des pays dont les caractéristiques sont voisines, les notes provenant d’une évaluation sont toujours affectées d’une certaine marge d’erreur. Par exemple la France a huit points de plus que le Portugal. Avec une marge d’erreur de dix points – hypothèse raisonnable - on peut dire que la France est à égalité avec le Portugal.

En décembre 2013, Le Figaro remarquait dans un article sur le rapport PISA que les élèves faibles en mathématiques sont 45% en France contre 16% en Australie et au Canada. L’auteur en déduisait que le milieu socio-économique influence tout particulièrement la performance des élèves en difficulté, ceux-ci étant issus en majorité de l’immigration. A notre tour de lui faire remarquer que les jeunes issus de l’immigration en Australie et au Canada n’ont pas les mêmes origines familiales que les jeunes issus de l’immigration en France. Raison de plus pour ne pas faire confiance à PISA.


2 juillet 2014

Appel aux dirigeants d'entreprises

Le dialogue entre les organisations patronales et le gouvernement est difficile. Les patrons réclament un allégement des charges qui pèsent sur les entreprises et une simplification du code du travail. De son côté, le gouvernement, quand il a lancé le pacte de compétitivité, a décidé d’accorder aux entreprises des aides substantielles, et naturellement il attend en échange une amélioration de leurs performances commerciales. Ce pacte ne doit pas être considéré comme un contrat impliquant des pénalités à terme pour celui qui ne tient pas ses engagements, mais comme un accord entre des personnes de bonne volonté qui cherchent à avancer dans la même direction.

Comme nous l’avons écrit en janvier dernier, la corrélation entre les charges qui pèsent sur les entreprises et leurs performances sur le marché mondial, bien qu’elle ne soit pas tout-à-fait négligeable, est assez faible. Les Français qui attendent une reprise de la croissance risquent donc d’éprouver une grande déception si les entreprises de ce pays se contentent de répercuter la baisse des charges sur le prix de vente de leurs produits. Le gouvernement leur demande de faire des investissements productifs, notamment en augmentant leur budget de recherche, en modernisant leur parc de machines et en améliorant la formation de leur personnel. La DCGIS (Direction Générale de la Compétitivité, de l’Industrie et des Services), placée sous l’autorité du ministre de l’Industrie, a pour mission de les aider dans cette voie. Nous espérons qu’elle enregistrera bientôt des résultats positifs.

Un sujet qui semble tabou chaque fois qu’il est question de la compétitivité, c’est le « management », autrement dit l’art et la manière de conduire une entreprise. Ce mot anglais, passé dans le langage courant, a pour origine le mot français « ménage ». Le souci du « manager » dans une entreprise, comparable à celui de la ménagère dans une maison, c’est l’économie : éviter les gaspillages et conduire ses affaires au mieux. Le dirigeant d’une entreprise utilise la comptabilité comme outil de base et se débrouille comme il peut avec son personnel. De nombreux dirigeants français croient que le management est une simple question de bon sens. Certains dirigeants utilisent d’autres outils, destinés, soi-disant, à résoudre des problèmes, mais ils ne parviennent pas, malgré tous leurs efforts, à améliorer la situation. Ils sont - qu’on nous pardonne l’expression - comme des rats qui tournent indéfiniment dans une cage sans trouver la sortie. Or Shewhart l’a trouvée, cette sortie, et Deming, en 1950, a expliqué la méthode aux patrons japonais, qui ont parfaitement compris la leçon. C’est l’explication de leur succès sur le marché mondial. Mais les patrons français, soutenus par la plupart des professeurs des écoles de commerce, sont trop fiers pour remettre en question leurs méthodes de management. L’expérience des billes rouges de Deming est faite pour montrer l’absurdité de ces méthodes, mais cette expérience fictive est souvent perçue comme un affront.

Jean-Marie Gogue et Philippe Pellerin ont expliqué, au cours de la dernière assemblée générale de l’AFED, le 23 juin, comment une entreprise peut améliorer ses performances en adoptant d’autres méthodes de management. Nous espérons que le message sera entendu.


Commentaire de Jean-Marie GOGUE le 31/07/2014

Depuis plus d'un an je constate sur ce site que le nombre de téléchargements du manuel de Western Electric Contrôle statistique de la qualité est extrêmement élevé. D'autre part j'entends dire dans mon entourage que des entreprises de taille intermédiaire utilisent ce manuel avec succès. C'est une bonne nouvelle. J'invite leurs dirigeants à nous faire part de leur expérience.


30 avril 2014

Bonjour la qualité

Nous saluons la naissance de l’AFQP, Association France Qualité Performance, et nous lui souhaitons un grand succès.

C’est la troisième fois que la France voit naître une association consacrée à la promotion de la qualité. La première fois c’était en 1957, avec l’AFCIQ, Association Française pour le Contrôle Industriel de la Qualité. Le gouvernement avait créé en 1952 un Commissariat à la Productivité, ce qui avait permis à des hauts fonctionnaires de découvrir une association américaine pour le contrôle de la qualité, l’ASQC, fondée en 1947 par Deming et Shewhart. Après de longues discussions, ils sont parvenus à fonder en France une association analogue qui rassemblait au départ une centaine de membres. Elle s’est développée jusqu’à atteindre le chiffre de 4.000 membres en 1989. C’est alors qu’elle s’est sabordée sous la pression de quelques patrons du CAC-40 qui n’appréciaient pas sa liberté de pensée en matière de management des entreprises. L’AFCIQ avait invité Deming en novembre 1980 ; à cette occasion il avait donné une conférence devant une cinquantaine de représentants parisiens du CNPF, Conseil National du Patronat Français, et certains s’en souvenaient encore. C’en était trop ; iI fallait normaliser.

La deuxième fois c’était en 1989. Sitôt tombée cette association qui avait eu l’audace d’écrire : « Le management de la qualité, c’est la démocratie dans l’entreprise » le ministère de l’Industrie, avec le soutien de l’AFNOR et du CNPF, a lancé le MFQ, Mouvement Français pour la Qualité. Les responsables de cette association n’avaient qu’une idée très vague des méthodes de Deming, réduites à un cycle PDCA caricatural. La mode était alors à la méthode du « Six Sigma », une sorte de boîte à outils pour la résolution des problèmes de qualité. En 2003, Jean-Pierre Raffarin a supprimé le financement du MFQ et celui-ci a implosé.

Nous espérons que les responsables de l’AFQP tireront les leçons de cette expérience et qu’ils s’intéresseront aux théories et aux méthodes de management de Deming qui font toujours le succès de l’industrie japonaise.

Enfin, nous voudrions les mettre en garde contre une mauvaise interprétation d'une méthode soi-disant pratiquée chez Toyota, la méthode du « Lean Management », qui se réduit parfois à de simples programmes de réduction d'effectifs. Il faut savoir que la politique de Toyota reste, encore aujourd'hui, fidèle à Deming.


Commentaire de Jean-Marie GOGUE le 12/06/2014

La démarche de l’Association Française Qualité et Performance est très sympathique : il faut encourager les entreprises françaises à améliorer la qualité de leurs produits afin de les rendre plus compétitives. Mais en France, à l'heure actuelle, le problème le plus grave n’est pas une qualité insuffisante de la part des entreprises ; c'est un manque de confiance entre les partenaires industriels, et surtout un manque de confiance entre les salariés et leurs supérieurs au sein d’une même entreprise. Les salariés sont trop souvent dominés par un sentiment de méfiance et de peur. J'ai écrit autrefois un article à ce sujet. Dans une entreprise, la peur paralyse l’intelligence et ferme la voie au progrès. J’aurai l’occasion d’en parler au cours de notre assemblée générale du 23 juin.


20 mars 2014

La connaissance qui sauve

Western Electric a publié en 1965 un manuel de formation afin d’enseigner les méthodes de management de Shewhart au personnel de l’entreprise. Ce manuel a été réédité dix fois jusqu'en 1985, année dans laquelle la commission fédérale des télécommunications des Etats-Unis a procédé au démantèlement du groupe AT&T, dont Western Electric faisait partie. Cette entreprise américaine, devenue Lucent-Technologies, a été achetée par Alcatel en 2006. Depuis cette date, les résultats financiers d’Alcatel-Lucent n’ont cessé de se dégrader et des milliers d’emplois ont été supprimés. Il faut dire que les principes de management d’Alcatel, comme ceux d’un grand nombre d’entreprises françaises, sont contraires aux principes de management de Shewhart et de Deming.

Les méthodes de management qui sont exposées dans ce manuel sont très précisément celles qui sont pratiquées actuellement dans les entreprises japonaises. C’est bien normal puisque, grâce à Deming, le Japon a adopté depuis longtemps les méthodes de Shewhart. En septembre 2012, conscient de leur impact sur la compétitivité des entreprises, Jean-Marie Gogue a traduit ce manuel et l’a mis en ligne. Il avait été téléchargé près de 50.000 fois à la fin de l'année 2013, et il continue d’être téléchargé à raison d’une centaine de fois par jour. Chaque entreprise peut s’en inspirer pour former son personnel, à commencer par les cadres. Ainsi l’Association française Edwards Deming est-elle en accord avec la fière devise de Pierre Larousse : “Je sème à tous vents”.

Plusieurs entreprises de taille moyenne ont commencé à utiliser le manuel de Western Electric pour former leur personnel et transformer leurs méthodes de management dans le sens d’une meilleure qualité et d’une meilleure productivité. Nous n’en connaissons pas le nombre exact car nous n’avons qu’un faible retour d’information. Mais nous savons que des groupes se sont constitués d’une entreprise à l’autre pour discuter de l’application des méthodes de Shewhart.

Combien de temps faudra-t-il pour voir les effets de cette nouvelle façon de pratiquer le management sur la compétitivité des entreprises françaises ?


22 janvier 2014

Le chiffre qui tue

Le déficit du commerce extérieur qui atteignait en 2011 le chiffre record de 74 milliards d'euros est passé à 67,2 milliards en 2012. Légère amélioration, due sans doute à quelques contrats à l'exportation. Mais l'avenir est incertain. Pour redresser la situation, les patrons comptent sur l'Etat. Avant même d'être élu président du MEDEF, Pierre Gattaz demandait un allègement des charges qui pèsent sur les entreprises en les désignant comme responsables des mauvaises performances de notre appareil industriel (voir mon billet du 19 juin 2013). La demande n'est pas nouvelle : c'est un refrain classique du patronat. Mais y a -t-il une corrélation entre les charges et les performances des entreprises? Oui certainement, mais elle est assez faible. Les statistiques de l'INSEE montrent que la balance du commerce extérieur qui affichait en 1999 un excédent de 14,4 milliards a été marquée ensuite par un déficit qui n'a cessé de se creuser. Or les charges qui pèsent sur les entreprises n'ont guère varié pendant cette longue période. Il faut donc trouver une autre explication au phénomène.

 

Certaines entreprises françaises sont-elles devenues moins compétitives sur le marché mondial, ou bien les entreprises étrangères qui leur font concurrence sont-elles devenues plus compétitives? On en est réduit aux hypothèses. L'important est que ces entreprises trouvent des moyens d'améliorer leur compétitivité, et ce n'est certainement pas un allégement des charges sociales et des taxes qui changera grand chose. L'amélioration de la façon de conduire un projet, l'amélioration de la gestion de la production, l'amélioration de la qualité et une meilleure formation du personnel, ce sont là des voies beaucoup plus prometteuses.

Depuis que François Hollande a annoncé son "pacte de responsabilité", les experts de l'économie sont déchaînés. "On va avoir un nouveau dispositif d'allègement du coût du travail" exulte François Lenglet. Mais certains s'indignent à l'idée des contreparties demandées par le président. "On n'est pas dans un jeu de marchands de tapis" dit Nicolas Bouzou. Voire. On se souvient qu'en 1986 Yvon Gattaz (ancien président du CNPF et père de l'actuel président du MEDEF) avait obtenu la suppression de l'autorisation administrative de licenciement en échange de la promesse de créer 400.000 emplois. Aucun emploi n'avait été créé. C'est pourquoi une certaine méfiance de la part du chef de l'Etat est parfaitement compréhensible.


6 janvier 2014

Produits alimentaires

L'une des premières bonnes résolutions à prendre pour 2014 concerne l’alimentation… En effet, les produits alimentaires consommés ont une incidence directe sur la santé, mais également sur d’autres aspects tels que la condition des producteurs ou encore de l’environnement. Il faut absolument en prendre conscience.

Les industriels proposent une quantité impressionnante de produits alimentaires, encore faut-il savoir faire son choix. Quels peuvent-être les critères pour privilégier un produit plutôt qu’un autre ? En tant que consommateur, nous pouvons en avoir plusieurs : goût ; bon pour la santé ; prix raisonnable ; respectueux des producteurs ; respectueux de l’environnement ; … etc. Il est tout-à-fait possible de trouver de tels produits, alors comment choisir entre des produits qui semblent similaires, mais qui ne le sont pourtant pas ? Pour faire ce choix, l’éducation est primordiale. Dans un précédent billet, « Civilisation Internet », les questions du choix et du rôle de l’éducation ont déjà été abordées, mais considérons-les cette fois dans le cadre de l’alimentation. Pourquoi l’éducation est-elle primordiale ? Parce qu’il faut avoir un minimum de connaissances en biologie et en chimie pour choisir un produit alimentaire en toute « connaissance de cause ». Par ailleurs, cela ne concerne pas uniquement le choix des seuls produits alimentaires… ici, nous porterons notre attention uniquement sur ce type de produit.  

L’éducation entre en jeu dès que le consommateur lit un emballage. Lorsqu’il a des notions sur les acides gras, le consommateur comprend pourquoi il doit absolument privilégier une huile contenant une proportion importante d’acides gras mono et polyinsaturés, et pourquoi il doit éviter une huile contenant une trop importante proportion en acides gras saturés. Comparez donc - sur étiquettes- l’huile de palme avec l’huile d’argan : la différence est spectaculaire. Et renseignez-vous sur ces différents types d’acides gras.

Autre exemple : le café décaféiné. La caféine peut être extraite selon trois procédés : en utilisant des solvants, du CO2 ou de l’eau. L’éducation est de nouveau essentielle, car il faut pouvoir comprendre ce qu’est un solvant ; c’est une chose de lire une information sur un emballage et une autre de la comprendre. Remarquons toutefois que le consommateur n’est pas averti de l’utilisation de ces solvants par les industriels. En effet, seule la liste des ingrédients est rendue obligatoire par la loi, pas les composés entrant dans les procédés de fabrication. Il est tout-à-fait compréhensible que les industriels évoquent le fameux « secret industriel » pour ne communiquer aucune information : le consommateur n’a effectivement pas besoin de savoir quel gradient de température est utilisé au cours d’une cuisson ou quelles sont précisément les différentes étapes au cours de la fabrication. Par contre, le consommateur est parfaitement dans son bon droit lorsqu’il souhaite avoir de plus amples informations sur des composés dangereux utilisés lors de la fabrication d’un produit qu’il a l’habitude d’acheter. Donc, si le consommateur n’est pas averti par l’industriel utilisant des solvants, il l’est par un autre industriel qui dit de ne pas utiliser de solvants pour la décaféination.

Reprenons la décaféination par solvants : quels sont ceux utilisés pour l’extraction de la caféine ? Aucune information sur l’emballage du café et aucune mention sur le site internet, de quoi se poser beaucoup de questions lorsque les informations ne sont pas communiquées… Mais au fait, ne reste-t-il plus aucune trace de ces solvants dans le café décaféiné vendu dans le commerce ? Comme il m’est impossible d’effectuer une analyse pour répondre à cette question, posons donc deux hypothèses : soit il ne reste plus aucun résidu, soit il en reste. Si le café décaféiné est totalement exempt de traces de solvants, l’industriel peut clairement le spécifier sur l’emballage. Par contre, s’il reste d’infimes traces de ces solvants dans le produit fini, le consommateur doit en être informé. Parce que d’infimes traces ingérées quotidiennement ne sont plus des traces pour l’organisme au bout de 10 ans de consommation journalière.

Encore un exemple : la farine. Quelles sont les farines utilisées pour réaliser les baguettes, traditions et pains de campagne ? Connaissez-vous au moins une seule boulangerie qui mentionne clairement l’origine des farines qu’elle utilise ? (ceci dit, le consommateur se doute qu’il ne s’agit pas de farines issues de l’agriculture biologique…). Par ailleurs, on peut se demander quelles sont les céréales qui ont été sélectionnées par les industriels : celles qui ont le plus fort rendement mais besoin de beaucoup de produits phytosanitaires, ou bien celles qui ont un moindre rendement, mais qui n’ont pas et très peu besoin de produits phytosanitaires ? Les industriels, semble-t-il, ont penché pour le blé plutôt que pour l’épeautre : tant pis pour la santé et l’environnement.  

D’importantes informations ne sont donc pas communiquées au consommateur, et c’est bien là le problème. Mais pourquoi ? Le questionnement abordé dans ce billet pourrait-il faire frémir les industriels ? Oui, parce que dans leurs processus, les industriels n’utilisent pas forcément ce qui est meilleur pour la santé du consommateur (encore moins pour l’environnement), mais ce qui est meilleur pour leur profitabilité. Force est de constater que certains industriels ne se soucient guère du consommateur… Vous voulez d’autres exemples ? Les voici : pourquoi les industriels ont-ils attendu la loi n°2012-1442 du 24 décembre 2012  (cf. le site de Légifrance) pour supprimer le bisphénol A des bouteilles en plastique ? Pourquoi avoir attendu pour supprimer le bisphénol A des biberons pour bébés ? Pourquoi utiliser des OGM dans les petits pots pour bébés (non, une entreprise bien particulière n’est pas du côté des mères, mais bien du côté des sous). Facile d’utiliser des « arguments bébés » pensez-vous, mais c’est uniquement pour vous faire comprendre que les industriels ne reculent devant rien … si ce n’est devant la connaissance. C’est pour cette raison que l’éducation est primordiale, parce qu'un consommateur bien éduqué peut faire des choix qui lui seront meilleurs pour sa santé, mais également pour les aspects mentionnés plus haut. En achetant un produit plutôt qu’un autre, le consommateur peut donc indirectement obliger les industriels à changer leurs procédés de fabrication. Méthode puissante et des plus rapides … et les lobbys alimentaires n’y peuvent strictement rien (à ce propos, informez-vous pour savoir combien de lobbys de tout type entrent directement dans les locaux de l’Assemblée nationale française pour discuter gentiment avec nos élus… simplement ahurissant, cf. l’émission « Off ! Secrets et coulisses de l’Assemblée Nationale » diffusée sur France Télévisions).  

Imaginons qu’un jour les entreprises soient obligées d’indiquer clairement sur l’emballage d’un produit (ou sur leur site internet) tous les composés dits critiques entrant dans leurs processus de fabrication … Imaginons que l’entreprise utilisant des solvants soit obligée de mentionner leur nature exacte, car retrouvé en résidus dans son produit fini… Et si le consommateur se mettait à chercher des informations sur les fiches de données sécurité (FDS) de ces solvants, peut-être qu’il aurait quelques sueurs froides à cause du logo « tête de mort », comme c’est le cas du trichloréthylène par exemple (cf. la FDS de l’INRS, solvant qui était utilisé auparavant pour l’extraction de la caféine justement …).  

Dans un proche avenir, les industriels qui ne prennent pas sérieusement leurs responsabilités vis-à-vis du consommateur, des producteurs et de l’environnement seront amenés à mettre la clé sous la porte, tout simplement, car la connaissance progresse bel et bien, au grand dam des industriels … En effet, un certain nombre de consommateurs s’intéressent d'assez près aux produits qu’ils achètent, même s’ils n’ont pas fait d’études en biologie ou en chimie : vive l’éducation permanente !


13 décembre 2013

Cartes de contrôle

Parmi les armes de la panoplie traditionnelle du Six Sigma et du Lean Management, la carte de contrôle figure en bonne place. Dans une entreprise, chacun sait que la qualité est une chose importante, mais rares sont ceux qui connaissent les méthodes pour l’obtenir. C’est plutôt l’affaire des spécialistes, des ingénieurs qualiticiens, dont certains portent le titre bizarre de « Master Black Belt ». Chacun, naturellement, peut avoir envie de savoir - sans jamais oser le demander - ce qu’est une carte de contrôle. Il lui suffit de consulter un livre sur la qualité en production, de préférence publié chez un grand éditeur, ou bien de chercher sur Internet, où les articles sur les cartes de contrôle ne manquent pas.

Dans les livres et les articles que nous avons regardés, l’origine de la carte de contrôle est attribuée à Walter Shewhart (1891-1967), ce qui est parfaitement exact. Mais les théories qui sont présentées dans ces livres et dans ces articles sont toutes en contradiction avec celle qui est présentée dans les deux livres de Shewhart, le premier en 1931, le second en 1939. Le premier n’a pas été traduit en français ; le second a été traduit sous le titre « Les fondements de la maîtrise de la qualité » et publié en 1989 chez Economica. Chacun, qu’il soit consultant ou professeur d’université, a bien le droit d’exposer une théorie comme il l’entend, mais déformer une théorie en laissant croire que c’est la présentation originale, c’est de la malhonnêteté, ou bien c’est de l’inconscience. Nous penchons pour la seconde hypothèse car les spécialistes d’une matière ont tellement tendance à se copier les uns les autres que beaucoup d’erreurs se diffusent de proche en proche, d’un article à l’autre, au fil des ans.

Dans le cas présent, il semble que la déformation de la théorie de Shewhart a commencé avec le livre de René Cavé « Le contrôle statistique des fabrications » publié chez Eyrolles en 1953. La première erreur est évidemment le titre, car « control chart » se traduit normalement par « graphique de contrôle ». Parmi beaucoup d’autres erreurs, la plus grave consiste à croire qu’un graphique de contrôle ne peut s’appliquer qu’à des données dont la distribution est normale (pour le profane nous dirons qu’elle est représentée par une courbe en cloche). Une erreur presque aussi grave consiste à confondre deux paramètres que les statisticiens nomment « étendue » et « écart type ». Nous préférons arrêter là cette liste de peur de décourager le lecteur.

En définitive, ces fausses théories à la française n’ont pas grande importance, car elles sont présentées de façon tellement confuse qu’elles ont peu de chance d’être appliquées dans les entreprises. Nous espérons que le « Manuel du contrôle statistique de la qualité » de Western Electric, que chacun peut télécharger sur ce site, permettra aux entreprises d’appliquer enfin la théorie de Shewhart. Nous lançons un appel à tous les responsables qui l’ont mis en pratique pour qu’ils nous fassent part de leur expérience.


Commentaire de Danijela ZIVKOVIC le 24/01/2014

Parlons un peu du poids des mots : certains peuvent être perçus comme positifs, alors que d’autres sont d’emblée perçus comme négatifs. Lors d’un dîner, j’ai entamé la conversation avec une personne qui me semblait extrêmement sympathique ; nous nous sommes mis à parler de nos professions respectives, et puis j’ai naturellement commencé à parler de Deming. Mon interlocuteur ne le connaissait pas du tout, mais puisque le sujet semblait l’intéresser, j’ai poursuivi en présentant très brièvement quelques aspects de sa philosophie. Lorsque j’ai commencé à parler de statistiques, les choses se sont gâtées. Quand j'ai mentionné les graphiques de contrôle, mon interlocuteur m’a coupée pour dire : "C’est un outil supplémentaire pour contrôler les salariés, non ? Comme s’ils n’étaient pas déjà assez contrôlés ! ". Il avait certainement été gêné par le mot « contrôle ». En entendant ce mot - et sans même attendre la suite de la conversation - il avait déjà un préjugé sur les graphiques de contrôle (avant de préjuger, mieux vaut s’informer pour ensuite juger). Pire, j’ai eu l’impression que mon interlocuteur ne m’avait pas vraiment écoutée depuis le début de notre conversation, car les quelques aspects présentés précédemment lui auraient permis de comprendre que sa première idée était fausse. Que lui ai-je répondu ? Qu’il ne s’agit absolument pas de contrôler les salariés, mais plutôt de contrôler les processus. Et qu’au contraire, l’utilisation des graphiques de contrôle permet de libérer les salariés du contrôle parfois exagéré de leurs managers, qui doivent eux-mêmes rendre des comptes à leurs supérieurs. Ces derniers sont stressés par le top management, qui doit lui-même rendre des comptes aux actionnaires ou aux donneurs d'ordres. Que de stress en perspective ! Mais le vrai coupable de cette chaîne du stress, c’est le court terme. Et Deming nous avait déjà mis en garde : le court terme oblige les entreprises à sacrifier le long terme, ni plus ni moins. En clair, il n’y a pas d’avenir pour l’entreprise puisqu’elle ne s’en occupe pas. D’où cette question : comment s’affranchir de la dangereuse pression du court terme pour permettre aux entreprises de travailler pour le long terme ? Pas de réponse à vous donner pour clore cette digression, mais une bonne piste est évoquée par Diogène dans le billet « Le modèle rhénan » (cf. la troisième proposition en fin de billet).

Revenons-en aux graphiques de contrôle… Pourquoi sont-ils donc si importants ? Parce qu’ils permettent de détecter et de corriger les problèmes. Parce qu’ils aident à prendre des décisions. Connaissez-vous les dégâts provoquées par de mauvaises décisions dans une entreprise ? Les dégâts ne sont pas chiffrables (les coûts de la non-qualité ne suffisent pas). La célèbre expérience de l’entonnoir de Deming illustre le fait qu’en prenant de mauvaises décisions, l’entreprise s’éloigne peu à peu de ce qui est le plus optimal pour son organisation… et par conséquent elle voit ses coûts augmenter. Quel dirigeant accepterait de prendre de mauvaises décisions pour son entreprise ? Aucun. Pourtant, si son entreprise n’utilise pas les graphiques de contrôle, il y a de fortes chances pour que de mauvaises décisions soient prises. Au lieu de réduire les variations, ces mauvaises décisions successives peuvent au contraire les amplifier. Cela peut mener à l’instabilité, et quand les processus sont totalement instables, ils sont dans un état de chaos (cf. le chapitre 8 "Shewhart et les graphiques de contrôle" du livre Du nouveau en économie). Pour que le dirigeant sache comment se porte son entreprise, il doit savoir si les processus sont dans un état stable, c’est-à-dire sous contrôle statistique. Il est impossible de le savoir sans utiliser des graphiques de contrôle ! Ceux-ci permettent donc de comprendre où en sont les processus. Comme disait Deming, "avec le graphique de contrôle, le processus vous parle". Remarquons cependant qu’il est nécessaire de coupler l’utilisation des graphiques de contrôle avec un bon leadership : ce couplage déclenche une nouvelle façon de travailler que seul le dirigeant peut amorcer dans son organisation. C’est une nouvelle façon de concevoir le travail. Apprendre cette philosophie prend du temps… mais l’effort en vaut largement la peine. Pas encore convaincu ? Alors disons clairement que la philosophie de Deming permet à l’entreprise de prospérer financièrement. Cette dernière phrase a de quoi convaincre les plus sceptiques.


15 novembre 2013

Lean Renault

Ce n’est pas le nom d’une chanteuse et comédienne française autrefois célèbre. C’est le nom d’une méthode de management qui fait actuellement fureur dans les bureaux et les ateliers de l’entreprise Renault ainsi que de nombreuses autres entreprises.

Lean signifie : maigre. C’est donc une méthode qui consiste à « dégraisser » l’entreprise. Ce mot est apparu en 1990 lorsque le MIT a publié The Machine That Changed the World, un livre dans lequel trois jeunes chercheurs prétendaient livrer les secrets de la supériorité de Toyota sur les firmes automobiles américaines – ouvrage traduit en français deux ans plus tard. Il a été diffusé à des millions d’exemplaires, et de nombreux cabinets de conseil en stratégie (que nous ne nommerons pas) s’en sont inspirés pour vendre la méthode à leurs clients en leur promettant, comme d’habitude, des bénéfices rapides.

En Amérique les bénéfices n’ont pas suivi, puisque le président Obama a été obligé de voler au secours de General Motors en 2009. Au Japon Toyota a continué de se développer, puisque son chiffre d’affaires qui était la moitié de celui de General Motors en 1990 lui est maintenant supérieur. Et que dire des constructeurs français ! Il faut donc croire que Toyota n’a pas livré tous ses secrets.

Dans un remarquable mémoire d’anthropologie, Un chemin vers la qualité, Claude Cavey montre que la pièce manquante dans la présentation de Toyota par les consultants américains est la méthode du Control Chart (graphique de contrôle). Cette méthode est utilisée systématiquement dans toutes les entreprises japonaises, jusqu’au niveau de la direction générale. Les Japonais ont compris, grâce à Deming, que la plupart des problèmes rencontrés n’ont pas de cause identifiable, mais des « causes communes ». C’est pourquoi ils ne s’évertuent pas à chercher à résoudre des problèmes, comme dans la méthode Lean, mais au contraire cherchent à atteindre la stabilité des processus.

Si le Control Chart est ignoré par par les cabinets de conseil en stratégie, c’est pour deux raisons. La première est qu’ils savent que leurs clients n’aiment pas les mathématiques et préfèrent de belles formules telles que PDCA et KAIZEN. La seconde est que la culture occidentale est réfractaire à l’idée qu’à tout défaut on ne doit pas forcément trouver une cause.  Les Japonais ne font pas cette erreur. « Constamment chercher à résoudre des problèmes, leur a dit Deming, c’est un chemin qui mène tout droit à la frustration. »

Alors, comme autrefois les Cercles de Qualité, le Re-engineering et le Six Sigma, le Lean Management finira par tomber dans les poubelles de l’histoire.


22 octobre 2013

Léonarda

Diogène se devait d'ajouter sa petite musique au grand concert de phrases creuses et d'appels pompeux au respect des valeurs de la République, sans oublier les choeurs des lycéens dans la rue, qui ont suivi le départ de cette jeune fille escortée par des policiers la semaine dernière.

Dans toute cette histoire, les seuls qui ont gagné quelque chose (si l'on peut dire) sont les paparazzi et les journaleux.

Notre petite musique, la voici : lisez L'enracinement, écrit par Simone Weil en 1943 (Gallimard). Une grande philosophe. Elle parlait déjà très bien du problème des immigrés.

C'est tout.


Commentaire de Jean-Marie GOGUE le 14 novembre 2013

Il semble maintenant bien établi que ni Léonarda ni ses parents ne voulaient s'intégrer en France. Cette jeune fille n'allait à l'école qu'un jour sur deux et sa mère ne parle pas un mot de français. Qu'ils restent donc au Kosovo. Il est malheureux que le battage médiatique qui a entouré cette triste affaire donne aux Français une mauvaise image des immigrés et fasse le jeu de l'extrême-droite.


20 août 2013

Civilisation Internet

Depuis une dizaine d'années, la France est entrée dans la civilisation Internet. Des millions de Français, jeunes et vieux, peuvent trouver, grâce à leur ordinateur, des informations dans tous les domaines : politique, économie, histoire, géographie, littérature, sciences, médecine, etc. Avez-vous des maux d'estomac ? tapez "maux d'estomac" sur un moteur de recherche et vous aurez une liste de sites Internet qui traitent de la question.

Ainsi, l'ordinateur donne accès à une gigantesque encyclopédie. Mais personne ne sait si les informations obtenues sont exactes. Il faut faire son choix, car Internet se prête aux pires mensonges. La situation des petites localités du Far West d'autrefois où des marchands ambulants abusaient de la crédulité des villageois (voir le cinéma américain) est reproduite à une échelle mondiale, sans aucun contrôle. Jusqu'où cela va-t-il nous mener ?

Un autre phénomène a fait son apparition sur Internet : le blog. Le nombre de gens qui estiment avoir quelque chose à dire est considérable. Autrefois, seuls quelques privilégiés parvenaient à publier des articles dans la presse ou dire quelques mots à la radio ; les autres étaient frustrés. Mais aujourd'hui, ouvrir un blog ne coûte presque rien. On en découvre de nouveaux tous les jours. Là encore, chacun doit faire son choix dans une vaste foire d'empoigne.


Commentaire de Philippe PRUVOST le 05/10/2013

Comme dans le secteur de la production manufacturière, on est aujourd'hui dans une situation de profusion de l'offre, voire d'excédent. Comment faire le tri ? Comment s'assurer de la qualité de l'information ?

Certains sites (dont les versions numériques des journaux et news-magazines) ont une réputation de sérieux qu'ils veulent conserver.

Pour le reste, le lecteur qui n'a pas reçu les clés lui permettant d'avoir un regard critique, tombera facilement dans le panneau des manipulateurs et propagandistes.

Le rôle de l'éducation est donc fondamental dans cette perspective. En particulier, l'éducation devrait absolument apprendre à ne pas accepter les chiffres "tels quels" en tant que preuves absolues des démonstrations, mais bien à les mettre en relation, dans le temps, selon les méthodes de mesure, de leur sens (ou pas) par rapport au système qu'ils sont sensés décrire.

Quand on écoute et qu'on lit les médias, même de dimension nationale, on voit que la route est encore longue...


Commentaire de Jean-Marc CHANEL le 04/10/2013

Je mentionnerai aussi un phénomène lié à Internet qui va s'amplifiant surtout auprès des jeunes et des jeunes adultes: l'information est recherchée non seulement sous forme de texte mais de plus en plus sous forme d'images animées. Désormais, au lycée comme à l'université, en IUT  ou en école d'ingénieur,  un cours sans vidéo est perçu comme ringard. Youtube, Dailymotion et autres Vimeo voient grimper leurs recettes publicitaires.


19 juin 2013

On veut des sous

En avril 1979, André Giraud, Ministre de l'Industrie dans le gouvernement de Raymond Barre, présidait une réunion organisée par le Conseil National du Patronat Français pour promouvoir les méthodes de Management de la qualité (TQM), inconnues en France à l'époque. L'auditoire comptait 200 personnes. Après les exposés du Ministre et de son conseiller pour la qualité, des voix se sont élevées dans la salle : "Monsieur le Ministre, nous voulons bien essayer les méthodes que vous nous proposez, mais combien nous donnerez-vous en échange ?".

En juin 2013, avant même d'être élu, le futur président du MEDEF, Pierre Gattaz, annonce la couleur : "Ce que nous voulons, c'est un allègement des charges sociales qui pèsent sur les entreprises". Ingénieur diplômé, chef d'entreprise, Monsieur Gattaz semble ne pas se soucier de la façon dont les adhérents du MEDEF s'occupent de leur personnel. La "Direction par objectifs", qui s'est généralisée dans les entreprises françaises depuis vingt ans, conduit à un énorme gaspillage et à une perte de compétitivité. Plutôt que de réclamer constamment de l'argent au gouvernement, le MEDEF ferait mieux de balayer devant sa porte.

Rappelons que la balance du commerce extérieur qui était en équilibre en 2001 n'a cessé de se dégrader pour atteindre en 2011 un déficit de 70 milliards d'euros. Les taxes supportées par les entreprises n'ont pas changé pendant cette période. Le MEDEF devrait donc s'interroger sur les causes de ce déficit, au lieu de pleurnicher pour obtenir des baisses de charges.


Commentaire de Jean-Marie GOGUE le 28 juin 2013

La méthode nommé "Direction par objectifs" consiste, je le rappelle, à donner aux salariés des objectifs chiffrés et à les payer ensuite en fonction de leurs résultats. C'est un obstacle considérable à l'amélioration des performances de l'entreprise. Malheureusement cette méthode est encore enseignée dans toutes nos écoles de commerce. La méthode de management enseignée dans les universités japonaises est totalement différente ; les patrons français feraient bien de s'en inspirer. Elle consiste à mettre tous les salariés à l'étude des processus de l'entreprise afin de les améliorer. Deming, qui en est l'initiateur, a accompagné sa mise en oeuvre. Son enseignement va beaucoup plus loin que la simple "qualité", comme beaucoup de gens le croient. J'espère que le MEDEF finira par comprendre que les entreprises françaises ont fort à gagner en suivant ses conseils. J'ai gardé dans mes archives un article paru dans une revue américaine où Deming regrettait beaucoup que ses compatriotes ne l'aient pas écouté. C'était en 1991.


Commentaire de Jean-Marie GOGUE le 10 août 2013

Pierre Gattaz, le nouveau président du MEDEF, est le dirigeant de RADIALL, une entreprise de taille moyenne fondé en 1952 par son père, Yvon Gattaz, ancien président du CNPF. Spécialisée dans la fabrication de connecteurs, cette société compte environ un millier de salariés en France et autant à l'étranger.

RADIALL n'a jamais réussi à se placer dans la production de connecteurs hauts de gamme, ceux qui équipent les ordinateurs, les tablettes et les téléphones portables. Selon la presse économique, ses performances seraient honorables, mais est-ce un modèle d'entreprise compétitive? Je ne le pense pas.


5 juin 2013

Les panneaux solaires

La Commission européenne a annoncé hier l'instauration d’une taxe de 47 % sur les panneaux solaires chinois à partir du mois d’août si aucun accord n’est conclu auparavant.

Les constructeurs chinois sont accusés de dumping. D’après les journalistes du Figaro, du Monde et d’ailleurs, si les prix des constructeurs chinois sont inférieurs à ceux des constructeurs européens, c’est parce qu’ils touchent de grosses subventions leur gouvernement, ce qui fait baisser leurs coûts de fabrication. Ainsi la cause est entendue.

« L’histoire se répète deux fois » disait Hegel. La seconde fois elle prend souvent l’allure d’une farce. En 1983, il y a trente ans, le gouvernement français a voulu limiter l’afflux des magnétoscopes japonais en contraignant les importateurs de présenter ces produits dans un bureau de douane créé spécialement à Poitiers. Cette mesure visait à protéger le secteur de l’industrie de l’électronique grand public française. La presse a parlé d’une nouvelle « bataille de Poitiers », en référence à celle de 732, quand les Francs et les Aquitains avaient arrêté les Sarrazins venant d’Espagne.

Certains d’entre nous ont bien connu l’industrie de l’électronique grand public à cette époque. En 1980, la société Thomson avait construit à Auxerre une usine destinée spécialement à la fabrication de magnétoscopes VHS. Les ingénieurs de l’usine ont acheté des magnétoscopes japonais, les ont décortiqués et ont essayé de les copier. Cela coûtait très cher. Quelques années plus tard ils ont réussi à sortir quelques prototypes et à lancer une petite production de série. Malheureusement les produits avaient tellement de défauts que 80 % des magnétoscopes étaient refusés par le contrôle final. Il a fallu construire un atelier de réparation plus grand que l’atelier de fabrication. Cette situation grotesque a duré moins d’un an et l’usine a été fermée.

Il manquait évidemment quelque chose à ces ingénieurs pour que Thomson fasse aussi bien que ses concurrents japonais. C’est le nouveau système de management que Deming est allé enseigner au Japon à partir de 1950 et que les Français n’ont toujours pas compris en 2013.

Nous ne savons pas si les Chinois font du dumping sur les panneaux solaires. C’est bien possible. Mais nous savons que leurs entreprises pratiquent le système de management de Deming qui s’est diffusé dans tout l’Extrême-Orient à partir du Japon. C’est un grand avantage compétitif.

Nous ne savons pas si les constructeurs français de panneaux solaires pratiquent le système de management de Deming. Ils auraient intérêt à le faire, car les panneaux solaires relèvent d’une technologie de pointe qui ne souffre pas la médiocrité. La mesure que vient de prendre Bruxelles leur donne un léger répit. À eux d’en profiter pour apprendre des méthodes  de management qui les rendront plus compétitifs.


23 mai 2013

Vogue la galère

C'est le titre d'une pièce de théâtre, une tragédie de facture classique écrite par Marcel Aymé en 1937, qui a été représentée pour la première fois en 1951 au théâtre de la Madeleine à Paris.

La scène se passe sur une galère royale en Méditerranée, après la révocation de l'Edit de Nantes. Un gentilhomme huguenot, Lazare, prépare une mutinerie avec Simon, son compagnon d'infortune. Ce dernier est un ancien pirate des Caraïbes. Le capitaine vient de secourir une jeune fille et sa servante, victimes de l'attaque d'un navire marchand par un corsaire turc. À la faveur d'une fête que le capitaine fait organiser pour distraire ses deux passagères, Lazare et Simon prennent le contrôle de la galère. Le capitaine et son équipe sont faits prisonniers.

La chiourme (c'est le nom donné aux forçats) se livre au pillage. Les hommes se saoulent et se querellent, plusieurs d'entre eux sont tués. Lazare parvient à ramener le calme en leur parlant avec autorité. À la fin du troisième acte, il est salué par des acclamations. Les hommes reviennent sur leurs bancs et se préparent à ramer.

Le quatrième acte commence par un discours de Lazare annonçant aux anciens forçats des jours radieux grâce à un système démocratique. "Il faut que vous preniez conscience de vos responsabilités d'hommes libres". Mais les choses se gâtent. Des hommes refusent de ramer et réclament la fille, toujours enfermée dans la cale avec le capitaine et son équipe. Simon rétablit l'ordre en abattant l'un d'eux d'un coup de pistolet. Il leur ordonne de nettoyer leurs bancs et de soigner leur tenue. À leurs conversations, on comprend que Simon s'est imposé par la force.

Simon annonce à la chiourme que le capitaine va être pendu à la fin de la journée avec les officiers, ainsi que Lazare, considéré comme leur complice, tandis que les deux filles seront mises à la disposition des rameurs les plus méritants. Tous les hommes se lèvent pour l'acclamer, et, sur un coup de sifflet, ils s'asseoient et reprennent les rames.

Cette tragédie nous fait forcément penser aux conséquences des révoltes qui, à partir de décembre 2010, ont chassé les dictateurs en Tunisie, en Egypte, en Libye et au Yemen. On peut penser aussi à la Syrie. La communauté internationale (un mot qui ne veut rien dire) semble espérer que la dictature fera place à la démocratie, mais rien n'est moins sûr.


10 mai 2013

Joli mois de mai

Le calendrier du mois de mai est parsemé de jours fériés qui permettent aux salariés de l'industrie de ne travailler que deux ou trois jours pendant tout une semaine, une de ces coutumes qui font le charme de la France. L'année 2013 est particulièrement favorisée avec le 1er mai, le 8 mai, le jeudi de l'Ascension et le lundi de Pentecôte.

Le jour férié du 1er mai, fête du travail, est un héritage du régime de Vichy. C'est en 1941 qu'un ancien militant de la CGT, René Belin, devenu secrétaire d'État au Travail dans le gouvernement du maréchal Pétain, a décrété ce jour férié. Il a été maintenu à la Libération.

Le jour férié du 8 mai est destiné à célébrer la capitulation de l'Allemagne nazie qui a mis fin à la guerre en 1945. Institué en 1953, il a été supprimé du calendrier par le général de Gaulle en 1959, puis rétabli par François mitterrand en 1981.

Les jours fériés du jeudi de l'Ascension et du lundi de Pentecôte ont une origine plus ancienne. Dans l'Eglise catholique, depuis des siècles, la messe est obligatoire le jour où Jésus est monté au ciel, quarante jours après le dimanche de Pâques selon l'Evangile, donc un jeudi. C'était une raison suffisante pour que les patrons du second Empire donnent un jour de congé à leurs ouvriers. La République a conservé cette tradition. Le dimanche de Pentecôte est également une grande fête de l'Eglise catholique. C'est pour permettre aux fidèles de se reposer après avoir participé aux cérémonies et aux processions du dimanche de Pentecôte que les patrons du second Empire ont accordé le lundi suivant un jour de congé à leurs ouvriers. La République a conservé aussi cette tradition. J'ignore quel est le nombre de salariés qui vont à la messe, mais je sais que beaucoup de ceux qui ne croient pas plus en Dieu qu'au Père Noël seraient prêts à descendre dans la rue si le gouvernement les privait de ces deux jours fériés.

Les avis sont partagés sur les conséquences économiques de ce mois de mai un peu spécial, criblé de trous comme un gruyère. Elles sont positives pour les uns, négatives pour les autres. Les uns font valoir que le tourisme en profite tandis que les entreprises françaises n'en souffrent guère dans la mesure où leurs carnets de commandes ne sont pas pleins. Les autres font valoir que les entreprises françaises prennent encore plus de retard par rapport à la concurrence étrangère. Cruel dilemme. Oublions un instant la mondialisation pour lire ces vers d'un écrivain du XVIIIe siècle, Antoine Houdar de la Motte :

C’est un grand agrément que la diversité.
Nous sommes bien comme nous sommes.
Donnez le même esprit aux hommes,
Vous ôtez tout le sel de la société.
L’ennui naquit un jour de l’uniformité.


2 avril 2013

les Érinyes

Dans la mythologie grecque, les Érinyes étaient des déesses sorties des ténèbres, chargées par les dieux de punir les coupables et de venger les innocents au séjour des morts. Leur pouvoir s’étendait aussi sur terre pour exercer la vengeance des dieux. Les Grecs prononçaient leurs noms avec respect.

Aujourd’hui, mandatées par le dieu Finance, les Érinyes sont présentes plus que jamais. Elles se nomment Thatcher, Merkel et Lagarde. Comme leurs trois sœurs, Alecto, Tisiphone et Mégère, elles châtient durement les humains qui ne se soumettent pas au dieu. Comme leurs trois sœurs, elles sont sorties des ténèbres.

Margaret Thatcher est née en Angleterre en 1925. Sa mère était couturière et son père tenait une petite épicerie de quartier. Après la seconde guerre mondiale elle obtient une bourse pour aller étudier à l’université d’Oxford où elle obtient une licence de chimie. Pendant quatre ans, elle travaille dans une petite entreprise de matières plastiques. Puis, âgée seulement de 24 ans, elle se présente aux élections législatives sous l’étiquette conservatrice.  Elle est battue mais elle continue à soutenir le parti conservateur où elle fait carrière. Enfin, onze ans plus tard, elle entre à la Chambre des Communes. Le 3 mai 1979, âgée de 54 ans, elle devient Premier ministre.

Angela Merkel est née à Hambourg en 1954. Aussitôt après sa naissance, sa famille émigre dans une petite ville de la République démocratique allemande (RDA). Son père, d'origine polonaise, était pasteur et sa mère institutrice. Excellente élève, elle obtient la mention très bien au baccalauréat. Elle fait des études de physique à l’université de Leipzig puis à celle de Berlin-Est, où elle obtient le grade de docteur ès sciences. Elle s’engage en politique en 1990, à la veille de la réunification allemande. Elle est élue au Bundestag sous l’étiquette CDU, puis nommée par Helmut Kohl ministre des Femmes et de la Jeunesse. En 1993, elle est élue présidente de la CDU du Land de Mecklembourg-Poméranie occidentale. En 1998, elle est élue secrétaire générale de la CDU. Enfin, en 2005, après de longues et difficiles négociations entre le SPD, la CDU et la CSU, elle est nommée Chancelier fédéral.

Christine Lagarde est née à Paris en 1956. Ses parents étaient universitaires et enseignants. C’est au Havre, où elle a passé une enfance sans histoire, qu’elle obtient son baccalauréat. Grâce à une bourse d’études, elle séjourne un an aux Etats-Unis. Puis elle entre à l'Institut d'études politiques d’Aix-en-Provence, échoue à l’ENA, et fait des études de droit à Nanterre. En 1981, ses études terminées, elle entre au bureau parisien du cabinet d’avocats Baker & McKenzie dont elle gravit tous les échelons pour devenir en 2004 présidente du comité stratégique mondial. Elle quitte les Etats-Unis en 2005 pour devenir ministre déléguée au Commerce extérieur du gouvernement de Villepin. C’est en juillet 2011, à la suite de la démission de Dominique Strauss-Kahn, qu’elle est nommée directrice générale du FMI.

Le dieu Finance a besoin de déesses sorties des ténèbres.


19 mars 2013

La farce chypriote

On nous disait depuis plusieurs mois que la république de Chypre, membre de l'Union européenne depuis 2004, était mise en danger par son déficit public qui atteint 6,3% du PIB, alors qu’un pays membre ne doit pas dépasser 3% sous peine de sanctions. Et puis, le 15 mars 2013, les ministres des finances de l’Eurogroupe se sont réunis d’urgence pour sauver l’île.

Cette sollicitude pour un pays qui compte moins d’un million d’habitants, comparable par exemple au département du Calvados, était d’autant plus étonnante que l’Union européenne comporte des pays d’une importance bien plus considérable que Chypre qui ont un déficit plus important : la Grèce, 12 millions d’habitants, 6,7% de déficit ; l’Espagne, 45 millions d’habitants, 7,4% de déficit ; et quelques autres. Il y avait donc là un mystère. La décision prise le 15 mars par les ministres des finances de l’Eurogroupe en accord avec le FMI et la BCE permet de savoir enfin une partie de la vérité.

C’est une décision extraordinaire, unique dans l’histoire de la finance. En effet l’Union européenne donnait à Chypre 10 milliards d’euros pour renflouer son économie, mais elle exigeait en échange que le gouvernement chypriote taxe tous les dépôts en banque. Les dépôts d’un montant supérieur à 100.000 euros devaient être taxés à 9,9% et ceux d’un montant inférieur à 100.000 euros taxés à 6,75%. Il en résultait que tous les habitants de l’île, même les plus modestes, auraient vu leur compte en banque rogné de 6,75% sans parler des déposants les plus riches, taxés à 9,9%. Le résultat ne s’est pas fait attendre : dès le lendemain matin les distributeurs de billets ont été pris d’assaut par une foule déchaînée et les banques ont fermé leurs guichets.

Face à cette situation, les ministres des finances de la zone euro se sont réunis à nouveau et ont décidé au soir du lundi 18 mars de donner à Chypre plus de souplesse dans l'application de la fameuse taxe. Ils se sont déclarés favorables à ce que le gouvernement chypriote abaisse le montant de la taxe pour les petits déposants, sans donner plus de précisions.

Le gouvernement chypriote demandait 17 milliards d’euros échelonnés sur quatre ans, dont sept pour redresser les finances publiques et dix pour renflouer les banques, victimes de la dévaluation de leurs actifs douteux en 2009. Les dix milliards obtenus serviront sans doute à renflouer les banques. Au fait, qui sont-elles, ces banques ?

Si vous allez voir le site web du Crédit international, vous apprendrez que Chypre possède neuf banques, la plus grosse étant la Bank of Cyprus, dont la capitalisation boursière était de 370 milliards d’euros en 2011. Pour mémoire, la capitalisation boursière de BNP Paris-Bas en 2012 s’élevait à 53 milliards d’euros ; sept fois moins !

Jusqu’à ce soir du 18 mars, les journalistes économiques évitaient de parler de « paradis fiscal » à propos de Chypre. Le lendemain matin ils en disaient un peu plus. Tout le monde a compris que le but des ministres des finances de l’Eurogroupe, avec l’accord du FMI et de la BCE, n’était pas de sauver l’économie d’un pays membre de l’Union européenne, mais de sauver un paradis fiscal. On s’en doutait un peu. C’est ainsi que les lecteurs des journaux ont  appris que les plus gros déposants des banques chypriotes sont des Russes, et qu’ils sont furieux d’être taxés. Ils vont probablement retirer leurs capitaux des banques chypriotes pour les placer dans d’autres paradis fiscaux. Mais n’est-ce pas le but de la manœuvre ? Quand elles auront été débarrassées de leurs clients les moins recommandables, les banques chypriotes pourront continuer à accueillir discrètement les grandes fortunes pour faire fructifier leur capital le plus honnêtement du monde.


27 janvier 2013

Image de marque

Depuis plusieurs semaines, un employé rentre tard chez lui, ce qui ne manque pas d'inquiéter sa femme. Il ne peut pas faire autrement car il est surchargé de travail. Un soir, il tend le journal interne de son entreprise à sa femme, qui parcourt les titres. Au bout d'un moment elle lui dit : « J'ai lu l'article sur l'action humanitaire soutenue par ton entreprise, et celui sur le bilan social ; c'est très bien ce qu'ils font… » Il répond : « Tout ça, c'est du vent. Une action humanitaire ponctuelle c'est bien, mais ils oublient de s'occuper de ceux qui sont sous leurs yeux : nous, les employés. Leur blabla, c'est juste pour redorer leur image de marque ».

Ah, l'image de marque ... L'entreprise a toujours cherché à la soigner auprès de ses clients. Tous les moyens sont bons : signataire d'une convention contre le travail des enfants ; signataire d'une convention pour la protection de l'environnement ; co-fondateur d'un label pour promouvoir l'équité sociale ... Franchement, pouvez-vous trouver quelqu'un qui ne soit pas d'accord avec l'importance de ces thématiques ? Nous sommes dans l'ère de la communication, et c’est bien normal que l'entreprise s'y plie. Mais c'est aussi un terrible aveu : cela veut dire qu'avant, l'entreprise ne se préoccupait pas du tout de ces questions. Pour faire du profit, elle cherchait les fournisseurs aux plus bas prix, et tant pis si des enfants y travaillaient. Il a fallu parfois attendre des enquêtes de journalistes pour que le grand public découvre ces mauvaises pratiques. Et pour l'environnement, c'est exactement la même chose. Ce qui est choquant, c'est que l'entreprise ne change de comportement que lorsqu'un scandale menace son image de marque. Mais pourquoi ne pas agir en amont ? Pourquoi ne pas écouter les suggestions des salariés qui remettent en cause le fonctionnement de tel ou tel service, de tel ou tel processus ? Ce n'est sûrement pas sans répugnance que certains salariés devaient déverser des déchets toxiques directement dans les égouts ...

Une entreprise a beau signer toutes sortes de conventions, le personnel n'est pas dupe : chacun sait ce qui se passe vraiment. Un salarié peut-il être fier de son entreprise ? Les dirigeants savent-ils respecter leurs employés, ce qui est la plus élémentaire des qualités pour diriger ? Une femme qui devait recevoir sa médaille pour ses 25 ans d'ancienneté n'est pas venue à la cérémonie. Elle ne pouvait pas supporter cette comédie grotesque montée par l'équipe dirigeante. Elle a bien fait de ne pas y aller. 25 ans de bons et loyaux services résumés ainsi par un directeur, avec un incroyable mépris : « 25 ans à l'accueil ». Non monsieur, ce ne sont pas que 25 ans à l'accueil, ce sont 25 ans de travail d'équipe avec différents services ; 25 ans d'amélioration des processus de ventes ; 25 ans à faire du business en transformant des prospects en clients ; ... etc. Mais tout cela, le directeur ne le soupçonne même pas. Pourquoi n'est-elle pas venue ? C'est une contestation silencieuse, elle ne veut pas cautionner le fonctionnement actuel de son entreprise. Une médaille, ce n'est pas du respect.

Chers dirigeants, si vous voulez protéger durablement votre image de marque, mieux vaut écouter les suggestions de vos salariés, mieux vaut les respecter, parce que les salariés mécontents parlent beaucoup.


Commentaire de Jean DOUCHEMENT le 30 janvier 2013

Excellent billet. Je note que si l'art du management est complexe, le simple bon sens suffit pour comprendre l'analyse proposée. Il en va de ce travail comme de celui de l'enseignant. Il est très facile de le faire n'importe comment et à coup recettes "pipeau", mais avec un gâchis immense. Les entreprises de grande distribution sont, c'est notoire, fauteuses d'un énorme gaspillage. Or sont-elles à l'écoute de leurs salariés? Assez peu sans doute, et ce d'autant plus que, soucieuses d'économies à court terme, elles recrutent au rabais. Elles multiplient les petits contrats, font travailler des stagiaires et ne proposent que peu de CDI (et même de moins en moins). Résultat : les personnels recrutés, sans sécurité, mal payés, se contentent, en grande majorité, de subir : il ne peut jaillir d'eux, compte tenu de cette situation, que peu ou pas de suggestions. Si l'on savait quelle "casse" il peut y avoir chez une fameuse enseigne de bricolage, on serait effaré (devinette "fastoche").

Mais ce n'est qu'une illustration de plus de fait que la financiarisation de l'économie ne sait rien inventer d'autre que ce qui peut majorer dans le court terme les profits actionnariaux et ne se soucie guère d'économie, au vrai sens du mot. Cette enseigne qui usurpe un nom lié à une démarche coopérative pionnière, de la même façon que de nombreuses compagnies d'assurances n'ont plus de "Mutuelle" que le nom, appartient à une grande multinationale.


7 janvier 2013

Zéro de conduite

À l'école, les élèves devraient apprendre à vivre ensemble ; c'est un des objectifs de l'Education nationale. Pourtant, une pratique très répandue dans toute la société pose un problème : c'est la concurrence. On pense immédiatement aux concours des grandes écoles, mais la concurrence est partout. Les lycées, les collèges et même les écoles primaires sont touchés.

Noter et classer les élèves, rien n'est plus simple, mais les effets sont dévastateurs. Pour supporter une  forte pression psychologique, certains étudiants en médecine prennent des neuroleptiques. C'est un comble : les études de médecine rendent malades ceux qui ont pour vocation de soigner. Les étudiants ne s'en sortent pas facilement, mais que dire des enfants ? Dans certains collèges élitistes, le redoublement est fréquent pour les élèves qui ont de trop mauvaises notes. Est-on obligé d'en arriver jusque-là ? Le lecteur de ce blog peut penser que si un élève a de mauvaises notes, c'est parce qu'il les mérite. Or ce n'est vrai que dans un cas sur dix. L'élève travaille dans un système complexe et ses difficultés peuvent avoir de multiples causes. Réfléchissons. Les notes peuvent dépendre : (1) de la formation du professeur ; (2) de la qualité du matériel pédagogique ; (3) de la capacité du professeur à transmettre un savoir ; (4) de l'ambiance sonore en classe ; (5) de la communication entre les professeurs, qui devraient travailler de manière pluridisciplinaire pour faire progresser leurs élèves ; (6) des prédispositions de l'élève pour l'apprentissage ; (7) de la capacité de l'élève à suivre en classe ; (7) de la pression exercée sur le professeur par sa hiérarchie ; (8) de la communication entre parents et professeurs ; etc. C'est tout ce système de causes, et pas seulement l'élève, qui est responsable des variations des notes.

Le risque majeur des notes pour un élève est de substituer à sa motivation intrinsèque, celle qui l'incite spontanément à apprendre, une motivation extrinsèque, celle qui l'incite seulement à travailler pour avoir de bonnes notes. Au lieu d'aller à l'école pour assimiler des savoirs en différentes matières, les élèves sont poussés à se comporter comme des perroquets (le mot est du philosophe Alain) en restituant des cours mal digérés, uniquement pour avoir des bonnes notes.

S'il paraît impossible de supprimer les notes, il faudrait les utiliser autrement, c'est-à-dire au moyen du graphique de contrôle de Shewhart. La méthode a été exposée en 1998 par deux professeurs des écoles, Michelle Bailly et Catherine Cabanes, dans le livre "La qualité à l'école". Mis à l'index par les adeptes de la pensée unique de l'Education nationale, ce livre est maintenant introuvable. L'idée à retenir est qu'une série de notes est nécessairement stable ou instable, ce qu'indique le graphique de contrôle, et que les actions sur l'élève doivent être différentes dans l'un et l'autre cas. Le fait qu'une série soit stable ne signifie pas que la situation est satisfaisante, car un élève peut avoir des notes parfaitement stables avec une moyenne médiocre. Dans ce cas, on ne peut pas obtenir une amélioration significative des notes par une action sur l'élève, une punition par exemple, mais par une action sur le système.

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15 décembre 2012

La méprise de Mittal

Les syndicalistes de Florange ne se battent pas seulement pour sauver l'emploi de quelques centaines d'ouvriers ; ils se battent aussi pour que les hauts-fourneaux de Florange ne soient pas détruits. Lakshmi Mittal prétend que les hauts-fourneaux de Florange ne sont pas rentables. Il prétend que la productivité du groupe Arcelor-Mittal a augmenté depuis qu'ils sont fermés, les laminoirs de Florange étant alimentés par un acier venu d'ailleurs. C'est une logique purement financière, celle du meccano industriel au profit des spéculateurs internationaux. Citons le rapport de Pascal Faure sur la filière acier, remis le 27 juillet 2012 au ministre du Redressement productif et disponible sur le net : "La stratégie du groupe Arcelor Mittal est davantage marquée par des contraintes financières de court terme qu'inspirée par des considérations industrielles de long terme". La logique des syndicalistes lorrains est tout autre. Pour eux, les hauts-fourneaux et les laminoirs forment un tout. Pour eux, c'est un outil de travail qui ne doit pas être vendu à la découpe. Ils contestent l'argument de Monsieur Mittal selon lequel le site de Florange ne serait pas assez rentable. Un site industriel a des ressources infinies de productivité, à condition de savoir améliorer continuellement la qualité.

Dans ce contexte difficile, que fait Monsieur Mittal pour calmer les esprits ? Il offre aux salariés des hauts-fourneaux la garantie qu'ils garderont leur salaire, quoi qu'il advienne, même s'ils sont payés à ne rien faire. En d'autres termes, voilà un patron qui jette des piécettes à ses ouvriers alors que ceux-ci se battent pour préserver leur outil de travail. Terrible méprise sur la motivation.

Il y a deux types de motivations. La première est la motivation intrinsèque, un sentiment que nous avons tous à la naissance : apprendre, être fier de son travail, une motivation noble. La seconde est la motivation extrinsèque : espérer une récompense, une médaille, attendre de l'argent. C'est la motivation du caniche qui fait le beau pour avoir un petit biscuit.

Ouvriers lorrains, ne baissez pas les bras, même si la lutte a commencé depuis un certain temps. En juin 2011, un haut-fourneau a été arrêté. Puis en octobre 2011 l'arrêt temporaire du deuxième haut-fourneau a été décidé. Finalement, les arrêts temporaires deviennent définitifs en septembre 2012. Vos nerfs ont été mis à rude épreuve. Que fait le gouvernement pour vous aider ? Des promesses de nationalisation qui n'ont pas été tenues, et pour finir un accord avec Monsieur Mittal sur une hypothétique garantie de l'emploi.

Vouloir calmer les syndicalistes de Florange par cette motivation extrinsèque qu'est l'argent, c'est leur faire injure. Plutôt que de se contenter d'un salaire assuré pour quelques années, ils veulent défendre la pérennité de leur outil de travail ; ils veulent travailler dignement en étant utiles à leur entreprise ; ils veulent voir le site fonctionner de la façon la plus optimale qui soit, en utilisant toute la palette de leurs compétences. Les salariés de Florange ont un précieux savoir-faire que la France doit préserver, la filière sidérurgique étant hautement stratégique, aux yeux même du gouvernement.

La France, qui a déjà perdu deux millions d'emplois dans l'industrie en 30 ans, peut-elle se permettre de continuer dans cette voie ? Les Allemands, qui gardent leur industrie sidérurgique à l'abri des spéculateurs, sont beaucoup plus sages : ils préservent leurs emplois et leur savoir-faire. Les Français feraient bien de s'en inspirer.

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16 novembre 2012

L'offre et la demande

Les Etats hésitent entre deux politiques possibles pour relancer l'économie : celle de l'offre et celle de la demande. L'offre, c'est l'appel des entreprises aux consommateurs pour qu'ils achètent leurs produits : par le marketing téléphonique, par la publicité à la télévision, par les têtes de gondole des hypermarchés, etc. La demande, c'est la recherche d'un petit pull pas cher par la ménagère de Roubaix qui furète dans une boutique de vêtements, c'est la recherche d'une nouvelle voiture par le père de famille de Montauban qui lit une publicité dans son magazine préféré, c'est la recherche d'un nouveau portable par le gamin de Limoges qui regarde sa tablette numérique, etc.

La politique de l'offre implique une aide de l'Etat aux entreprises pour les aider à devenir plus compétitives, avec au besoin un peu de protectionnisme. La politique de la demande au contraire implique une aide de l'Etat aux consommateurs pour améliorer leur pouvoir d'achat. Dans les deux cas l'Etat doit engager de nouvelles dépenses, ce qui est particulièrement difficile par ces temps de crise. La politique de la demande a fait ses preuves aux Etats-Unis après la grande crise de 1930 : c'était l'application du remède du Dr. Keynes. Le keynésianisme est une politique de la demande. Elle a échoué en France en 1981, quand François Mitterrand est arrivé au pouvoir. En revanche, la politique de l'offre réussit particulièrement bien à l'Allemagne actuellement, grâce à la réputation de haute qualité des produits allemands. Que va faire la France ?

La conférence de presse de François Hollande le 13 novembre semble montrer que son gouvernement renonce à la politique de la demande, qui était par tradition celle de la gauche française. Cette décision est parfaitement logique. En effet le keynésianisme ne peut marcher que si les consommateurs achètent surtout des produits nationaux. En 1981 déjà, l'expérience avait montré que ce n'était pas le cas dans notre pays. La mondialisation, qui pousse les consommateurs à acheter toujours plus de produits fabriqués à l’étranger, fait que le keynésianisme serait aujourd'hui un échec assuré.

Reste la politique de l'offre. Mais pour qu'elle réussisse, il ne suffit pas de chanter sur tous les tons "achetez français". Il faut que les entreprises françaises parviennent à convaincre les consommateurs de la haute qualité de leurs produits et de l’excellence de leurs services. Difficile !

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5 novembre 2012

Pas un mot sur la qualité (voir aussi les commentaires)

On le connaît enfin, ce fameux rapport de Louis Gallois sur la compétitivité. L'auteur l'a remis au Premier ministre ce lundi 5 novembre sous le regard des caméras, et le gouvernement l'a aussitôt mis en ligne. Dans la première partie, le rapport constate un décrochage de la France par rapport à l'Allemagne, la Suède et l'Italie. Il constate que l'industrie française est prise en étau entre l'industrie allemande "positionnée sur un segment de gamme supérieur" et celle des pays émergents "qui bénéficient de coûts de production plus faibles". Pour en venir aux causes, le rapport distingue quatre causes structurelles :

1. La recherche, l'innovation et la formation sont mal articulées avec l'industrie.

2. Les flux de financement sont insuffisamment orientés vers le tissu industriel

3. Les entreprises de taille intermédiaire (ETI) sont en trop petit nombre et ne structurent pas le tissu industriel. les relations entre les grands donneurs d'ordre et leurs fournisseurs sont mal orgainsées et souvent dégradées.

4. Le dialogue social est insuffisamment productif. Le marché du travail fonctionne mal.

Nous souscrivons à toutes ces propositions en espérant qu'elles seront rapidement suivies d'effet, car le rapport souligne des problèmes fondamentaux de l'industrie française. Cependant deux points nous chagrinent.

1. Le rapport semble oublier que de nombreuses entreprises, et pas seulement les grandes, font de la recherche, de l'innovation et de la formation en interne. La recherche n'est pas propre aux universités et aux établissements publics tels que le CEA ; la formation n'est pas propre aux lycées professionnels et aux centres de formation. Il faut développer aussi la recherche, l'innovation et la formation au sein des entreprises.

2. "Qualité" est un mot absent du rapport. Le segment de gamme supérieur attribué à l'industrie allemande signifie-t-il que l'industrie allemande produit une qualité supérieure ? Pourquoi ne pas le dire ? Mais est-ce toujours vrai ? Les auteurs pensent évidemment à l'automobile. Mais ils ignorent peut-être que les marques allemandes ont des fournisseurs français. Et puis les entreprises allemandes ne travaillent pas que dans le haut de gamme et d'autre part certaines entreprises françaises travaillent dans le haut de gamme. Cette simplification de la réalité est dangereuse.

Il y a vingt ans le mot "qualité" était sur toutes les lèvres. Il semble qu'aujourd'hui on aurait presque honte de le prononcer. Les auteurs du rapport pensent peut-être, après avoir interrogé des dirigeants d'entreprises, que la qualité est à un niveau convenable, ou bien que son amélioration ne ferait pas gagner des parts de marché parce qu'elle augmenterait le prix de revient. C'est une idée fausse. Deming a démontré au contraire que l'amélioration de la qualité fait baisser les coûts et gagner des parts de marché. L'industrie française est victime de la certification ISO-9001. Depuis vingt ans, ce système lancé à grand renfort de publicité a coûté cher aux entreprises sans améliorer leur qualité. La paperasserie et les contrôles imposés par la norme ISO ont alourdi leurs dépenses et jeté le discrédit sur les prétendues démarches qualité. Il est urgent de revenir aux fondamentaux de Deming.


Commentaire de Jean DOUCHEMENT le 06/11/2012

Est-ce que la recherche de la qualité - terme en effet ambigu et prêtant à bien des confusions - n'est pas également devenue incompatible avec ce qu'on appelle l' "obsolescence programmée" (automobiles, télévision, appareils ménagers, etc) ?


Commentaire de Danijela ZIVKOVIC le 24/11/2012

Si le mot "qualité" a perdu ses lettres de noblesse aux yeux de certains, c'est sûrement parce que sa signification a été déformée. D’autres mots, comme "leadership", sont également mis à mal. Il y a quelques mois, j’ai passé une série de tests dans le cadre d’un processus de recrutement. Il y a eu cinq tests chronométrés, puis la rédaction d’une lettre de motivation et, pour finir, un entretien. En tout, j’en ai eu pour 3h30. Dans l'un des tests, trois profils étaient présentés. Le cabinet de recrutement voulait, semble-t-il, présenter (1) un profil de leader, (2) un profil empathique et (3) un profil d'entrepreneur. Le candidat devait choisir la réponse qui se rapprochait le plus de son propre caractère. Voici deux exemples que j’ai notés à la hâte :
 
Question 1 :   (A) être considéré comme quelqu’un d’important ; (B) avoir un poste de haut niveau ; (C)  montrer de la sympathie à ceux qui ont échoué.
 
Question 2 : (A) aider les autres de manière désintéressée ; (B) faire changer les autres d’avis ; (C) être complètement libre et indépendant.

Une semaine plus tard, on me rappelle pour me dire que ma candidature n’a pas été retenue, sans me donner les résultats des tests. Estimant que ces tests avaient été suffisamment longs, je me suis dit qu’il était parfaitement justifié d’insister pour avoir ces résultats. Trois semaines plus tard, la personne avec laquelle j’ai passé l’entretien m’appelle enfin. L’échange dure une bonne quinzaine de minutes : d’abord les points forts, puis les axes d’amélioration. La personne me précise qu’au niveau de mon leadership, j’aurais « une carence au niveau de l’autorité naturelle ». À cela, je réponds : « Eh bien, j’ai une autre forme de leadership, d'ailleurs je ne pense pas que nous avons la même définition du mot ». Pourquoi un leader ne pourrait-il pas « montrer de la sympathie à ceux qui ont échoué » et « aider les autres de manière désintéressée » ? Un leader aurait-il toujours besoin de « faire changer les autres d’avis » ou pourrait-il également écouter les avis de ses collaborateurs pour choisir collectivement  la voie à suivre ? Le leadership se résumerait-il à de l’autoritarisme ? Le vrai leadership, c’est tout autre chose : son but est d’aider les hommes à mieux travailler.

Il est donc grand temps d’instituer le leadership comme l’a défini Deming, et de jeter aux oubliettes les anciennes méthodes du "chefaillon" qui écrase ses collaborateurs.
 


15 octobre 2012

Ouragan sur le Caine (voir aussi les commentaires)

Dans une interview au Figaro le 14 octobre 2012, Madame Laurence Parisot, présidente du Medef, a déclaré : « Nous savons tous que la situation économique est gravissime. Moi-même, je disais avant l'élection que la situation était préoccupante. Mais aujourd'hui, nous sommes passés d'un avis de tempête à un avis d'ouragan. Certains patrons sont en état de quasi-panique. D'un côté, le rythme des faillites s'est accéléré durant l'été et aucun secteur d'activité n'affiche de prévisions autres que pessimistes jusqu'à la fin de l'année. Et par ailleurs, nous assistons à une défiance généralisée des investisseurs, résidents comme non-résidents. »

On se souvient du film américain Ouragan sur le Caine (1954) avec Humphrey Bogart dans le rôle du capitaine d'un navire de guerre qui perd tout contrôle sur lui-même en plein milieu d'un typhon dans le Pacifique. La panique, Madame Parisot, c'est très mauvais quand on dirige une entreprise, comme quand on dirige un navire de guerre. Nous espérons que les patrons du CAC-40 n'en sont pas encore arrivés là.

D'ailleurs, ce sont bien les patrons du CAC-40 qui ont conduit leurs entreprises au coeur du typhon avec leur obsession des profits à court terme, leur absence de vision systémique, leur mépris des salariés, leur mentalité de boutiquiers et leur carence d'investissements productifs.

Dans le film, le navire est sauvé par le commandant en second qui prend l'initiative de destituer le capitaine Queeg. Faut-il destituer ces patrons du CAC-40 qui ne savent plus quoi faire pour sauver leurs entreprises et qui prétendent avec Madame Parisot que la solution est dans la réduction du coût du travail ?

Ce n'est plus Ouragan sur le Caine, c'est Ouragan sur les Cons !


Commentaire de Jean-Marie GOGUE le 28/10/2012

Calme plat sur le blog. Les Afédiens seraient-ils scandalisés par les propos de Diogène? Les Afédiens auraient-ils peur de perdre leur emploi s'ils ne se faisaient pas voir comme de bons petits soldats du Patronat ? Mais l'histoire continue. Les patrons du CAC-40 en ont remis une couche ce dimanche 28 octobre dans le Journal du Dimanche. Dans une lettre au Président de la République qui lui sera envoyée lundi, ils réclament une baisse des cotisations sociales et une baisse de l'impôt sur les sociétés. Diogène a bien raison : c'est une mentalité de boutiquiers. Mais le plus beau, la cerise sur le gâteau, c'est qu'ils réclament aussi l'autorisation d'exploiter le gaz de schiste !


Commentaire de Bernard PRADERIE le 30/10/2012

Pourquoi la compétitivité des entreprises se dégrade-t-elle constamment depuis dix ans ? Pourquoi les grands patrons qui viennent d'écrire au Président de la République pour lui demander de baisser les charges des entreprises ne l'ont-ils pas demandé plus tôt ? On voit bien que le problème posé est politique. Or le but de Deming, semble-t-il, est apolitique, puisqu'il ne préconise rien d'autre que de nouvelles méthodes de management. Mais Deming dénonce aussi les pratiques néolibérales, en expliquant aux patrons qu'elles vont contre l'intérêt de leurs entreprises. Notre association ne peut donc pas esquiver le débat politique, surtout depuis que le patronat s'est lancé dans cette attaque contre le gouvernement.

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7 septembre 2012

Panneaux solaires (voir aussi les commentaires)

Les autorités européennes se plaignent de la concurrence chinoise sur les panneaux solaires, et Bruxelles accuse les producteurs chinois de faire du dumping, c'est-à-dire de vendre leurs produits moins cher que le prix de revient. Est-ce vrai ? On n'en sait rien. Toujours est-il qu'un représentant des sociétés chinoises qui fabriquent des panneaux solaires et les exportent dans le monde entier a dit à la télévision (c'était hier sur Arte) que les sociétés occidentales sont mal dirigées, qu'elles ont un mauvais management, et qu'elles feraient bien de regarder leurs propres erreurs au lieu d'accuser les autres de concurrence malhonnête.

En 1980, la société française Oceanic (disparue depuis) fabriquait des téléviseurs dans une belle usine située à Chartres. Elle avait un accord de partenariat avec Hitachi, qui fabriquait des téléviseurs similaires dans une banlieue de Tokyo. Des ingénieurs français ont rendu visite à leurs collègues japonais pour comparer les deux processus de fabrication d'un module électronique qui entrait à la fois dans la composition des téléviseurs français et des téléviseurs japonais. Le matériel était le même dans les deux usines.

Ô surprise ! On comptait en moyenne un défaut sur chaque module fabriqué en France. Le module était réparé, évidemment, mais la réparation doublait le prix de revient. En revanche, on comptait en moyenne un défaut sur 100 modules fabriqués au Japon. La réparation n'augmentait le prix de revient que de 1 %.

C'était en 1980, la préhistoire pour les jeunes loups qui sortent d'HEC. Mais, depuis cette époque, les méthodes de travail des grandes sociétés occidentales n'ont guère changé. Alors, Madame Parisot, conseillez donc à vos collègues de regarder leurs propres erreurs, plutôt que de se lamenter sur le coût du travail. C'est urgent.


Commentaire de Jean-Marc CHANEL le 07/09/2012

Je partage le constat de Diogène. Depuis 30 ans, la plupart des dirigeants n'optimisent plus les processus des entités qui produisent la valeur ajoutée de leur entreprise. Ils préfèrent tuer l' industrie que leurs anciens ont mis des décennies à développer, en sous-traitant l'activité dans des pays à faible coût de main d'oeuvre et en mettant leurs employés au chômage, ce qui leur permet de se servir des rémunérations éhontées.

Mais ce démantèlement est aussi la conséquence des manquements graves du pouvoir politique national et européen qui a créé les conditions d'une concurrence parfaitement déloyale. En effet, combien les panneaux solaires fabriqués en Chine rapportent-ils à l'Etat (TVA + charges sociales)? Combien rapporteraient-ils s'ils étaient fabriqués en France ? Plusieurs fois plus. Par conséquent, contrairement aux plaintes récurrentes du grand patronat, le problème ne provient nullement du niveau excessif du coût du travail ou des charges sociales (toujours différents d'un pays à l'autre, même en Europe) mais de l'absence de règles raisonnables pour permettre un commerce international plus équitable. Il faudrait que les charges supportées par un produit vendu en France soient les mêmes quel que soit son lieu de production. Le différentiel de prix de revient entre les panneaux produits en France et en Chine reposerait alors principalement sur l'efficacité respective des processus et le surcoût de logistique.

Dans un tel contexte législatif, les dirigeants qui n'auraient pas déjà fait couler leur entreprise finiraient-ils par changer d'attitude ?


Commentaire de Jean-Marie GOGUE le 08/10/2012

En 1979, le ministre de l'Industrie, André Giraud, avait réuni quelques centaines de patrons pour leur expliquer l'importance du management de la qualité. J'assistais à cette conférence. Un participant lui a demandé : « Monsieur le Ministre, nous voulons bien essayer ce que vous dites, mais que nous donnerez-vous en échange ? » Eh bien moi, je pense qu'il n'y a rien à faire pour améliorer la compétitivité avec de tels abrutis !

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30 mai 2012

À la lueur d’un réverbère

Deux amis sortent d’un bar à une heure du matin. La rue est sombre ; ils titubent légèrement. Celui qui marche devant s’aperçoit que l’autre ne le suit plus. En se retournant, il le voit penché vers le sol, tournant en rond, semblant chercher quelque chose près d’un réverbère. « Qu’est-ce que tu as perdu ? » demande-t-il. « Mes clés sont tombées de ma poche » répond l’autre. Et ils se mettent tous les deux à chercher. Au bout d’un moment, le premier demande : « Es-tu vraiment sûr que c’est par ici qu’elles sont tombées ? » Et l’autre répond :« Non, mais c’est le seul endroit qui est éclairé ».

Cette petite histoire illustre parfaitement les propositions de la classe politique française, de droite comme de gauche, pour améliorer la compétitivité des entreprises. Le seul endroit qui est éclairé à leurs yeux, c’est le terrain des « économistes » que nous voyons presque tous les jours à la télévision. Ils parlent du commerce extérieur, de la flexibilité du travail, des salaires, des taxes, des investissements et du taux de chômage, mais ils ne parlent pas des facteurs de compétitivité internes à l’entreprise. Sans doute parce qu’ils ne les connaissent pas. Par exemple chacun sait que toutes les entreprises trouvent des défauts dans leur production et les corrigent, ce qui peut coûter cher. Les spécialistes français estiment que le coût des défauts s’élève en moyenne à 8 % du coût de production, un chiffre énorme. Les statistiques de l’INSEE montrent que 10.000 entreprises françaises disparaissent chaque année sans être remplacées. Il est certain qu’un grand nombre d’entre elles n’aurait pas disparu si elles avaient su réduire le nombre de défauts avec de meilleures méthodes de management. Mais les hommes politiques, de droite comme de gauche, ne connaissent pas le management, ou plutôt ils pensent qu’il n’y a pas d’alternative aux méthodes comptables qui sont enseignées dans les grandes Ecoles ou la haute Administration.

La Commission européenne a présenté le 30 mai les conclusions d’une étude sur l’évolution de la compétitivité de l’industrie française. Elle la juge préoccupante : les parts de marché de la France à l'exportation ont chuté de près de 20 % en cinq ans, de 2005 à 2010. Parmi les remèdes proposés, elle évoque les problèmes du coût du travail. Elle ne propose pas de baisser les salaires, comme en Grèce, mais elle appelle à la modération. D’après elle, les entreprises exportatrices françaises ont perdu des parts de marché à cause des salaires trop élevés. C’est se moquer du monde. Les statistiques d’EUROSTAT montrent qu’en 2005 le coût salarial annuel était en moyenne de 37.941 € dans les entreprises françaises contre 45.228 € dans les entreprises allemandes.

En outre, la Commission européenne juge la concurrence « sous-optimale » dans le commerce de détail, les services, l'électricité, et le transport ferroviaire. On ne voit vraiment pas comment une concurrence effrénée dans le commerce de détail augmenterait notre compétitivité à l’exportation.

La Commission européenne critique aussi le manque de flexibilité du marché du travail. D'après elle, cette rigidité est due au « haut degré de protection légale » incluse dans les contrats de travail. Pour améliorer la rentabilité des entreprises, il faudrait autoriser les licenciements économiques. Et pour réduire le chômage ?

Beaux conseillers en vérité que ces commissaires européens : José-Manuel Barroso, Antonio Tajani, Lazlo Andor, Michel Barnier, Karel De Gucht, et j’en passe. Ils n’ont aucune expérience de la vie d’une entreprise ; ils n’en connaissent que les principales données comptables : effectif, chiffre d’affaires, masse salariale, résultat d’exploitation, etc. Le plus modeste contremaître d’une entreprise française d’électronique pourrait leur en apprendre beaucoup sur la façon dont on discute dans une entreprise, dont on y donne des ordres, dont on y prend des décisions, bref, sur les pratiques du management. Le ministre français du Redressement productif, avocat de formation, n’en sait d’ailleurs pas plus.

Continuez, Messieurs, à chercher sous le réverbère.

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14 mars 2012

Morale et raison (voir aussi les commentaires)

Deming a contribué à la transformation de l'économie en faisant appel à la raison, pas à la morale. La raison, c'est la manière la plus sûre de parvenir à ses fins. La morale, c'est autre chose.

Le premier effet bénéfique des méthodes de Deming fut le progrès extraordinaire des technologies de l'automobile et de l'électronique, progrès réalisé par les industriels japonais après la seconde guerre mondiale. Deming ne leur a donné aucune leçon de morale ; il leur a simplement indiqué comment le Japon pouvait occuper une place importante sur le marché mondial grâce à une approche rationnelle, en commençant par l'amélioration de la qualité. Il leur a appris à « guider les meilleurs efforts ». On a vu que les industriels américains et européens, imbus de leur puissance, ont tardé à suivre cette approche malgré les exhortations de Deming. Ils en ont tout de même profité.

Les méthodes de Deming sont à l'origine de bien d'autres progrès matériels concernant notre vie de tous les jours. En revanche, on peut estimer que certaines méthodes de Deming appliquées au cours des trente dernières années ont eu de nombreux effets nuisibles sur la sécurité, l'environnement et la qualité de vie. Rien d’étonnant à cela. Parmi les participants aux séminaires de quatre jours que Deming donnait aux Etats-Unis dans les années 80, on voyait régulièrement des ingénieurs militaires. Il est bien évident qu'ils ont mis en oeuvre les méthodes de Deming pour perfectionner leurs systèmes d'armement, leurs bombes, leurs missiles et leurs avions. On voyait aussi des ingénieurs chimistes dont les entreprises produisaient des pesticides et des semences OGM vendues dans le monde entier. On a vu des managers dont l'entreprise est devenue tristement célèbre à la suite d’une catastrophe qui a gravement pollué l'environnement et fait des milliers de morts. Pendant une dizaine d'années, toutes les grandes entreprises américaines ont envoyé dans ces séminaires leurs meilleurs ingénieurs et leurs meilleurs managers pour apprendre les méthodes de Deming. Avec quels résultats ?

On peut objecter que si ces entreprises ont fait des dégâts, c’est parce qu’elles n’ont pas appliqué toutes les méthodes préconisées par Deming et respecté tous ses principes. Il est vrai que les points 8 à 12 sur la liste de ses 14 points sont rarement suivis. Dans les entreprises, en France comme aux Etats-Unis, les barrières entre les services, les objectifs chiffrés, les notes et les classements existent toujours, et toujours davantage. S’ils étaient supprimés, l’organisation serait certainement plus efficace pour atteindre son but et les salariés seraient peut-être mieux traités, mais les effets nuisibles ne disparaîtraient pas. Car ce n’est pas pour introduire une certaine morale dans l’organisation que Deming a énoncé les points 8 à 12, c’est pour augmenter son efficacité économique. En effet, la concurrence interne et les efforts des salariés pour obtenir de bonnes notes ne sont que de l’énergie perdue. Le secret, c’est la coopération.

Donc pas d'angélisme à propos de Deming. Une entreprise peut utiliser les méthodes de Deming à des fins totalement immorales, ce qui fut notamment le cas des grandes banques américaines à l’origine de la crise économique. Deming a dit : « pas de but, pas de système ». En d’autres termes, une entreprise bien gérée a nécessairement un but. Dans leurs rapports annuels aux actionnaires, beaucoup de dirigeants affichent ce but vertueux sur papier glacé : « toujours être au service du client ». C’est souvent un gros mensonge. Il est important de démasquer le véritable but de l’entreprise, et c'est là que la morale doit intervenir.

Nous recevons peu de commentaires des Afédiens. Nous souhaitons que ce billet soit l’occasion d’exprimer vos préférences. Parmi les nombreux sujets qui sont abordés dans notre communauté, veuillez nous dire en quelques lignes ceux auxquels vous donnez la priorité.


Commentaire de Jean-Michel RICORDEAU le 08/05/2012

J'utilise les méthodes de Deming en entreprise individuelle, ce qui résout le problème du décloisonnement des fonctions et des services…

Pour la morale, je me suis spécialisé dans les transferts méthodologiques vers la santé et plus exactement le Développement Durable de la Très Bonne Santé. Les résultats sont très différents de ceux de la santé publique qui n’utilise pas cette approche pour diverses raisons. Dans l’expérience que je mène en santé depuis janvier 2009, Deming donne raison à Pareto : 80% des activités de santé publique sont évitables.

Depuis 2005 j’ai créé un outil complémentaire que j’appelle le PDCA 4x4 qui comporte 4 roues qui doivent fonctionner simultanément pour que l’organisation quelque soit sa taille puisse aller le plus droit possible. C’est bien le pilote du 4x4 qui va faire une utilisation morale ou non de son système qualité.

Vous pouvez retrouver des informations sur cette approche sur www.developpement-durable-de-ma-sante.fr


Commentaire de Jean-Marc CHANEL le 15/05/2012

"Il est important de démasquer le véritable but de l’entreprise."

Cette remarque me paraît essentielle. Elle renvoie au premier des 14 points.

J'ai souvent observé à ce propos une confusion entre but et moyen pour atteindre le but. C'est ainsi que près de la moitié de mes étudiants sont convaincus que le but d'une entreprise, c'est de faire du cash. Rien d'étonnant hélas quand certains ténors du CAC40 n'ont pas de scrupules à imposer à leur groupe comme objectif annuel principal l'augmentation du "free cash flow". Les entreprises sont ainsi les otages de dirigeants avides qui font une alliance avec les actionnaires pour considérer l'entreprise uniquement comme un actif financier.

Je connais une entreprise dont le but est de garantir du travail à ses salariés et à leurs enfants, là dans le village près duquel ils vivent, avec l'exploitation optimisée de savoirs-faire en alliage cuivreux et une importante recherche-développement pour de nouveaux produits et débouchés. Depuis trente ans, la rentabilité de cette PME de 600 salariés bien rémunérés est à deux chiffres, grace à la mise en oeuvre pragmatique d'un management conforme aux 14 points de Deming.

 


18 février 2012

Education et démocratie

Le marquis de Condorcet (1743-1794) est un homme de la Révolution dont on ne mesure pas toujours l’importance. Mathématicien de haut niveau, il fut appelé au ministère des Finances par Turgot en 1774. En 1789, après la prise de la Bastille, il fut élu au conseil municipal de Paris, puis, en 1791, député de Paris. En 1792, il a présenté à l’Assemblée législative un projet de réforme du système éducatif visant à le placer le système sous l’autorité d’hommes de science indépendants du pouvoir qui seraient les garants des libertés publiques dans l’éducation. Jugé contraire aux vertus républicaines et à l'égalité, le projet fut rejeté. Il était membre du parti majoritaire à l’Assemblée législative, celui des Girondins. Mais en 1793, le parti d’opposition, celui des Montagnards, conduit par Robespierre, s’empara du pouvoir. Condorcet fut condamné pour trahison. Il se cacha à Paris pendant quelques mois, puis il fut arrêté et mourut en prison à Bourg-la-Reine le 29  mars 1794.

Condorcet est l’auteur de nombreux ouvrages, tant scientifiques que politiques. Parmi ceux-ci, cinq mémoires sur l’instruction publique, qu’il considérait à juste titre comme une question d’importance capitale. Selon Condorcet, il est impossible d’instaurer une véritable démocratie sans une instruction publique libre de toute idéologie et égale pour tous. Voici un passage très éclairant sur la corruption :

Les institutions les plus justes, les vertus les plus pures ne sont, pour la corruption, que des instruments plus difficiles à manier mais plus sûrs et plus puissants. Or, tout son pouvoir n’est-il pas fondé sur l’ignorance ? Que ferait-elle en effet, si la raison du peuple, une fois formée, pouvait le défendre contre les charlatans que l’on paye pour le tromper ; si l’erreur n’attachait plus à la voix du fourbe habile un troupeau docile de stupides prosélytes ; si les préjugés, répandant un voile perfide sur toutes les vérités, n’abandonnaient pas à l’adresse des sophistes l’empire de l’opinion ? Achèterait-on des trompeurs, s’ils ne devaient plus trouver des dupes ?

Les programmes d’austérité qui affectent tous les pays d’Europe conduisent à une réduction des dépenses des Etats. Il en résulte que la qualité de l’éducation nationale est partout menacée. Le pays plus exposé actuellement est la Grèce. Si son système d’éducation nationale est détruit, comme on peut le craindre, les connaissances scolaires seront réservées aux classes favorisées et ce pays retournera en quelques années aux pires moments de la dictature. C’est un danger qui menace tous les pays d’Europe, même la France. Le plus bel exemple de ce qu’il ne faut pas faire est donné par le Chili : c’est l’un des pays où l’éducation est la plus chère et la plus inégalitaire au monde, d’où il résulte que le populisme est roi. C’est pourquoi, en ces temps difficiles, il ne faut pas que le budget de l’Education nationale soit subordonné aux contraintes d’une gestion purement comptable du budget de l’Etat, comme c’est actuellement le cas. L’avenir de notre démocratie est en jeu.

 


30 janvier 2012

Com-pé-ti-ti-vi-té !

La campagne électorale a ranimé le débat sur la compétitivité des entreprises. La comparaison avec l’Allemagne est éloquente : notre commerce extérieur affichera en 2011 un déficit de l’ordre de 50 milliards d’euros (les statistiques n’ont pas encore été publiées), tandis que celui de l’Allemagne affichera un excédent de l’ordre de 150 milliards d’euros.                      

Deux théories s’opposent pour expliquer cette différence. D’un côté, on affirme que la compétitivité des entreprises sur le marché international dépend essentiellement du coût du travail. De l’autre, on affirme qu’elle dépend moins du coût du travail que de la qualité et de l’innovation.

La première théorie est partagée par le Medef et le gouvernement. On peut la résumer par ce que Dominique Seux écrit dans Les Echos le 19 janvier 2012 : « Dire que ce sujet [le coût du travail] n’est pas un problème, comme l’ont répété mercredi certains syndicats et le PS, est quand même étonnant. » Le journaliste ajoute que le coût du travail - selon Jean-Louis Beffa et Louis Gallois - est moins élevé en Allemagne qu’en France, que la compétitivité du coût salarial en France - selon le patronat et les syndicats -  s’est dégradée de 20% depuis dix ans par rapport à l’Allemagne, et que le taux de cotisations sociales est deux fois plus élevé en France qu’en Allemagne. Il conclut en imputant au coût du travail la disparition des usines françaises de batteries pour automobiles (ce qui est inexact).

Dans le même esprit, le chef de l’Etat a déclaré au cours de son entretien télévisé de dimanche soir que le Premier ministre, « pour atténuer le problème de compétitivité des entreprises françaises », proposera au Parlement le vote de deux réformes structurelles. La première sera le transfert d’une partie des cotisations patronales sur la TVA et sur la CSG ; la seconde sera la possibilité pour une entreprise de modifier les temps de travail et les rémunérations des salariés par simple accord entre la direction et les partenaires sociaux. Quand cet « accord productivité emploi » sera autorisé par la loi au niveau de chaque entreprise, ce sera une importante libéralisation du code du travail.

La seconde théorie, très différente, est partagée par le Parti Socialiste et le Modem. On peut la résumer par ce que Pascal Lamy écrit dans Challenges le 23 janvier 2012 : « Les Allemands vendent dans le monde à peu près la même chose que les Français dans un certain nombre de cas, sauf qu’ils le vendent plus cher », explique-t-il. Pour lui, la différence de compétitivité entre la France et l'Allemagne n'est pas tellement liée au coût du travail. C’est essentiellement pour des raisons de qualité, grâce à un plus grand « investissement dans les réseaux de distribution », à une plus  grande « constance dans la relation commerciale » et à un nombre plus important de petites et moyennes entreprises présentes à l’export. « Au fond, conclut-il, si j’avais une recommandation à faire, c’est la frontière technologique, éducation, innovation, qualification, formation. C’est tout cela qui fait la différence, et c’est là qu'il faut que la France investisse pour rester dans la course dans le monde d’aujourd’hui. »

Faut-il préciser que nous sommes entièrement d’accord avec la seconde théorie ?

« Partout dans le monde, disait Deming, l’ouvrier a toujours eu conscience que la qualité est la principale source de compétitivité. Il sait aussi que les défauts qui atteignent le consommateur feront sortir son entreprise du marché et lui feront perdre son emploi. » Il disait encore : « Les chiffres les plus importants pour diriger une entreprise sont inconnus et inconnaissables. » 


Commentaire de Jacques JONKERGOUW le 30/01/2012

Pour alimenter la seconde théorie, j'ai entendu il y a une dizaine de jours, dans un débat télévisé où il était question de différences entre la France et l'Allemagne, une dame (dont je n'ai pas noté l'identité) qui précisait qu'à la différence de l'Allemagne la France se contente de « mettre des produits sur le marché » alors que l'Allemagne, beaucoup plus proche de ses clients, les utilise pour améliorer ses produits en permanence. Est-ce cela ce que vous appelez « constance dans la relation commerciale » ? Cela confirmerait que la France n'a encore rien compris à Deming !

Autre chose qui a été soulignée : lorsque les directeurs des grandes entreprises allemandes prospectent à l'étranger, ils emmènent systématiquement les directeurs des sociétés plus petites qui travaillent pour elles. Je crois aussi que c'est une différence importante car cela permet de les faire connaître. On n'emmène pas que les copains du CAC 40 !


Commentaire de Jean-Marie GOGUE le 08/02/2012

C'est surtout dans l'automobile et l'électroménager que les produits allemands ont une meilleure réputation de qualité et de fiabilité que les produits français. Ce sont des secteurs où il faut parfaitement connaître les désirs des consommateurs et en tenir compte. Mon expérience personnelle m'a montré que les sociétés françaises ont une certaine faiblesse dans ce domaine. Elles auraient intérêt à suivre les conseils de Deming pour se mettre à l'écoute de "la voix du client".

 


20 janvier 2012

Le modèle rhénan (Notes de lecture)

LE SEUIL vient de publier un livre de Jean-Louis BEFFA intititulé La France doit choisir. L’auteur, président d’honneur de la compagnie Saint-Gobain, distingue quatre modèles économiques des Etats :

Le modèle libéral-financier. Exemple : le Royaume-Uni
Le modèle commercial-industriel. Exemple : l’Allemagne
Le modèle rentier. Exemple : la Russie
Le modèle autocentré. Exemple : le Brésil

Une présentation détaillée des quatre modèles économiques occupe la première partie. Dans la deuxième partie, l’auteur donne une vision panoramique du monde en sept chapitres consacrés respectivement à la Chine, aux Etats-Unis, au Japon, au Brésil, à l’Inde, à la Russie, au Royaume-Uni et à l’Allemagne. La France fait l’objet de la troisième partie, avec comme corollaire l’Europe.

Cet ouvrage est libre de toute idéologie. Bien entendu, les idéologues de droite diront que l’auteur est de gauche, et les idéologues de gauche diront que l’auteur est de droite. Dans un texte d’une exceptionnelle densité, factuel, sans fioritures, il fait comprendre l’état du monde actuel et il avance des prévisions à long terme sur son évolution. Il met en lumière les rapports de force entre les Etats en soulignant leurs points forts et leurs points faibles.

La France est longtemps restée fidèle au modèle commercial-industriel. C’est à partir de 1980 qu’elle a adopté le modèle libéral-financier, en espérant ainsi qu’elle pourrait s’adapter à la mondialisation de l’économie. Dans la troisième partie, l’auteur montre que la France est actuellement partagée entre les deux modèles, ce qui explique, à son avis, le déficit croissant du commerce extérieur.

L’auteur propose à la France de revenir au modèle commercial-industriel, nommé de façon plus imagée le "modèle rhénan". Première proposition : mettre davantage en valeur l’art de vivre ; c’est une singularité française qui correspond à une demande mondiale. Deuxième proposition : valoriser des industries nouvelles destinées à économiser l’énergie afin de réduire le déficit de la balance commerciale. Troisième proposition : mettre fin par voie réglementaire à la primauté absolue des actionnaires dans les entreprises en favorisant un actionnariat stable sur le long terme.

 


10 janvier 2012

PDCA

Qui n’a jamais lu ces quatre lettres ? Depuis un demi-siècle, l’acronyme PDCA désignant la séquence « Plan, Do, Check, Act » est devenu le symbole du management à la japonaise.

C’est en 1983 que le public français a découvert le cycle PDCA grâce au livre de Kaoru Ishikawa publié par l’AFNOR : TQC, la Qualité à la Japonaise. Le leader du mouvement qualité (connu notamment par le diagramme qui porte son nom) y explique le fonctionnement de ce qu’il nomme « cycle de contrôle », un concept révolutionnaire introduit au Japon par Deming en 1950. Ce n’était pas Deming lui-même qui avait fait cette découverte, mais son ami Walter Shewhart, chercheur aux Bell Telephone Laboratories, en 1931. Celui-ci, dans un livre publié aux Etats-Unis en 1939, compare son cycle de contrôle avec la méthode scientifique pratiquée dans les laboratoires de physique et de biologie. Comme beaucoup d'autres découvertes, le cycle de contrôle a attendu plusieurs décennies avant d’être pratiqué à grande échelle, principalement dans les entreprises asiatiques.

A partir de 1983, les livres et les articles en français sur le cycle PDCA se sont multipliés. Sous le nom « Roue de Deming » il est généralement présenté comme « une méthode pour améliorer la qualité dans une organisation ». Il est souvent illustré par un dessin sur lequel on voit une roue marquée des quatre lettres gravissant une pente, un taquet l’empêchant de repartir en arrière. A qui la méthode est-elle destinée ? Les auteurs restent dans le vague, mais tous les exemples qu’ils donnent suggèrent que c’est une méthode de résolution de problèmes à l’usage d’un groupe de travail sur la qualité.

Cela n’est pas exact. Ishikawa utilise effectivement le terme « cycle de Deming », mais c’est pour désigner tout autre chose qu’une simple méthode de résolution de problèmes : il s’agit du cycle de vie du produit, que Deming présente ainsi : (1) Concevoir le produit, et le reconcevoir. (2) Le fabriquer. (3) Le mettre sur le marché. (4) Le tester en service, apporter des améliorations. Le cycle de Deming tourne indéfiniment. Nous sommes donc très loin des présentations habituelles du cycle PDCA, car c’est tout le management de l’entreprise qui est mis en cause.

Quant au « cycle de contrôle » japonais, il ne faut pas non plus le voir comme une méthode de résolution de problèmes, mais comme une méthode de management qui doit être utilisée à tous les niveaux d’une organisation. Ecoutons encore Ishikawa. Les quatre étapes sont : (1) Plan : déterminer les objectifs et les méthodes nécessaires pour les atteindre. (2) Do : mettre le personnel au travail en lui donnant une formation adéquate. (3) Check : vérifier les effets. (4) Act : faire les modifications nécessaires avant de passer au tour suivant.

Le cycle PDCA se présente donc au Japon sous deux aspects différents : le cycle de Deming, qui concerne la genèse du produit et son devenir ; le cycle de contrôle, qui concerne le management de l’entreprise jusqu’au plus haut niveau.

Nous invitons les adeptes du PDCA à revoir leur copie.

 


21 décembre 2011

Le dégustateur et le cuisinier

Il existe un admirable enregistrement des sonates pour violon et clavecin de Bach par Yehudi Menuhin, George Malcom (clavecin) et A. Gauntlet (viole de gambe). Cet enregistrement n'a jamais été réédité en CD par EMI. C'est là une chose scandaleuse, car c'est la plus extraordinaire version de ces œuvres et l'un des plus beaux enregistrements de Menuhin. On peut voir là un des effets pervers du fait que tout dans l'entreprise est aujourd'hui aux mains du chef du marketing. Pourquoi, entre tous les enregistrements de l’immense artiste qu’était Menuhin, a-t-on omis justement celui-ci ? Ignorance, incompétence : voilà tout.

Révoltez-vous consommateurs : ce n'est pas le producteur (le cuisinier), mais l'usager (le dégustateur) qui est légitimement compétent, dit Aristote, pour juger de la valeur gastronomique du repas. La société dite de consommation réussit à observer cette règle en apparence, tout en la retournant en réalité, simplement au moyen d'une suffisante extension de l'ignorance : si le consommateur ignore l'existence de certaines valeurs d'usage (= biens de consommation), il choisira ce qu'on lui offre, dans une complète illusion de liberté, et c'est donc le producteur qui lui imposera sa loi. Les gigantesques budgets de la pub (2ème budget mondial après celui des ventes d'armes) servent à çà. Pourquoi existeraient-ils, sinon? Le « marketing » sert en apparence à sonder les besoins de l'usager, afin que la valeur d'échange (la marchandise), vienne s'accorder au besoin et à la valeur d'usage, mais cette démarche, présentée comme connaissance rationnelle et objective là où elle est enseignée, est en réalité faussée dans le principe : la pub éclaire violemment un espace de produits limité et maintient dans l'obscurité une quantité considérable d'alternatives à ces produits, de sorte qu'ensuite il semble en effet que c'est toujours le goût ou le besoin du consommateur qui fait loi et qu’il a le choix. 

La direction du marketing finit ainsi par être elle-même aussi ignare que le public dont elle cultive l’ignorance, de la même façon que le déclin de l’école, qui est un des leviers majeurs du pouvoir de l’oligarchie, finit par entrainer le déclin intellectuel des puissants eux-mêmes. Si au plan économique les uns sont tirés vers le bas, tandis que les autres s’enrichissent follement, au plan culturel et même moral, tout le monde décline. L’affichage d’une certaine grossièreté, de démagogie délibérée, finit par devenir une posture naturelle et tourner en barbarie. Au mieux, beaucoup de ceux qui prétendent nous dominer ont une certaine malice, mais ils sont souvent d’une vulgarité sans nom et d’une bêtise agressive.

Aristote suivait son maître Platon pour qui la raison demande que la fabrication soit toujours subordonnée à l’usage : c’est du flûtiste que le menuisier apprend comment il doit fabriquer la flûte. C’est cette relation hiérarchique naturelle que le marketing dominant dit vouloir observer mais qu’il s’emploie en réalité à renverser avec la dernière violence, afin d’imposer aux consommateurs ses produits. Ce désordre induit un gaspillage matériel et humain gigantesque et nous coûtera bien plus cher que le remboursement de la dette. 

 


2 décembre 2011

Les agences de notation

Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch Ratings sont des sociétés privées dont le métier est d’évaluer la solidité financière des Etats et des banques. Elles existent depuis longtemps, mais elles étaient inconnues du public avant la crise. Comme chacun sait, leur travail d'analyse aboutit à des notations, la note la plus haute étant le "triple A".

Il est singulier de voir des sociétés privées jouer un tel rôle en politique, mais ce n’est pas une pratique répréhensible. On admet bien que Michelin attribue des étoiles aux bons restaurants. Ce qui est condamnable, c’est de juger de la capacité d’un Etat ou d’une banque de rembourser ses dettes. Quand un restaurant obtient trois étoiles dans le Michelin, cela signifie que sa qualité actuelle, vérifiée par un inspecteur, mérite trois étoiles. Le Michelin ne préjuge pas de la qualité future. Quand un Etat perd son "triple A", cela signifie qu’une agence de notation prédit qu’il lui sera difficile de rembourser ses dettes. Dans le premier cas, la note est fondée sur des faits ; dans l’autre elle provient des cogitations fumeuses d’un groupe d’experts qui prétendent voir dans l’avenir. Ce qui est encore pire, c’est que la prédiction est auto-réalisatrice, puisque le marché impose aussitôt des taux d’intérêt plus élevés, ce qui rend finalement impossible que l’Etat puisse rembourser ses dettes. D’ailleurs il serait préférable de dire "les spéculateurs" plutôt que "le marché" car on sait que 98 % des transactions financières sont purement spéculatives.

Les notations des agences sont en contradiction avec le premier théorème de Shewhart : « dans une situation instable, aucune prévision n’est possible tant que la stabilité n’est pas établie ». Or la finance mondiale est dans une situation instable, pour ne pas dire chaotique, et chaque annonce des agences de notation fait encore augmenter le chaos.

Nous avons entendu des responsables politiques mettre en cause la légitimité des agences de notation. Ils proposent la création d’une agence de notation européenne qui serait un organisme public, à la différence de Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch Ratings. Cela ne changerait rien au problème : les spéculateurs sont parfaitement libres de suivre l'avis d'une agence de notation qui va dans le sens de leurs intérêts, c’est-à-dire d’un profit maximum.

 


24 novembre 2011

Sortir du chômage

Deux de nos amis viennent de sortir du chômage. Mieux encore : ils ont un CDI. Bonne nouvelle. Mais nous pensons à d'autres, ceux qui sautent d'un emploi précaire à un autre emploi précaire, et qui ont perdu l'espoir de trouver un jour un emploi stable. Parmi les entreprises, certaines font des efforts pour embaucher des jeunes et garder autant que possible leurs vieux salariés ; d'autres ne font aucun effort. Trop souvent, les vieux salariés sont jetés comme des objets inutiles. Trop souvent, les jeunes salariés sont exploités par des patrons sans scrupules.

Il faut ajouter une troisième catégorie: les entreprises dont les patrons sont NULS. Témoin ce reportage paru récemment dans un journal. En Ardèche, près de Valence, deux usines emploient plus de mille personnes qui font vivre toute la région. Elles appartiennent à des groupes familiaux. Leurs directions respectives ont décidé de délocaliser les productions en Extrême-Orient, parce que délocaliser, c'est à la mode. Les syndicats luttent, sans grand espoir.

Le management de Deming pourrait sauver ces usines. Mais les patrons et les petits chefs de ces usines se moquent bien de toutes les théories de management. Mentalité de boutiquiers !

Quelques petits patrons de Morez, dans le Jura, avaient délocalisé leur production de lunettes. Quand ils ont vu ce que leur coûtait cette décision imbécile, ils ont rapatrié la production. Si en plus ils adoptent la théorie de Deming, ils vont devenir riches !


Commentaire de Jean-Marc CHANEL le 28/11/2011

Pourquoi l'entreprise LEJABY, fabricant de la lingerie fine pour des marques telles que Lejaby, mais aussi Calvin Klein, Valentino Intima, etc... est-elle entrain de de fermer 3 de ses 4 sites de production, en délocalisant ses productions en Tunisie, Maroc, Pologne et Chine?

En 2008, la société Lejaby qui appartenait au groupe américain Wameco a été vendu au groupe autrichien Palmers. Evidemment un nouveau PDG a été nommé. L'actuel, un Suisse nommé Thomas Weber, depuis combien de temps est-il en poste? Où a-t-il son bureau? Où habite-t-il? Son principal travail consiste à gérer un procès à Wameco qui aurait trompé le groupe Palmers sur l'état de Lejaby. Ce directeur a-t-il quelque expérience du marché et de la fabrication de sous-vêtements? En l'occurence, sur la base de ces quelques infos que j'ai trouvées sur Internet, il apparait que la ruine de l'entreprise Lejaby n'est pas imputable aux ouvrières en colère mais bien au zapping des dirigeants (maladie dénoncée par Deming comme mortelle) ainsi qu'à leur absence de leadership (au sens du 7ème point des 14 Points de Deming).

En ce qui concerne la cessation de paiement au 31 mai du groupe GPV, spécialisé dans la production d'enveloppes, de quoi s'agit-il?

L'actionnaire unique RDBA détient 92,22% du capital de GPV. RDBA a lui-même pour actionnaires 7 établissements bancaires et financiers. Quelle est la cause de cette situation? Le groupe a 5 usines + 2 Business Units en France, une usine en Angleterre et une autre en Roumanie, pour tous les pays d'Europe de l'Est. Y a-t-il eu zapping des dirigeants? Je ne sais.

Il n'est pas impossible que la diminution du courrier postal suite à l'essor des échanges électroniques ait imposé une diminution des productions d'enveloppes. Cependant, le rôle des dirigeants, d'après Deming (voir le premier des 14 Points), ce n'est pas seulement de superviser les opérations d'aujourd'hui mais surtout d'anticiper, de prévoir les nouveaux produits & services qui assureront la pérennité de l'entreprise. Les dirigeants de GPV ont-ils investi dans la recherche & développement, dans des produits & services innovants? Ont-ils prévu de redéployer une partie de leur activité vers ces nouveaux produits & services?

Mes analyses vous semblent-elles exactes, complètes? Quelqu'un a-t-il connaissance d'autres éléments factuels qui permettent de confirmer ou infirmer les hypothèses explicatives que j'ai avancées?

La question se pose sur la publicité que notre association pourrait faire sur de telles analyses, sur ces cas et sur d'autres.


Commentaire de Jean-Luc FOURNIER le 04/12/2011

Des entreprises sans usines

Nous avons perdu en 10 ans la moitié de notre production industrielle ; depuis 2002, plus de 500 000 emplois industriels ont été détruits, nous déposons trois fois moins de brevets que les Allemands. Mais cela n’est pas arrivé par hasard : rappelons nous la stratégie annoncée le 26 juin 2001 par le Président d’Alcatel, une entreprise sans usine, la création de valeur était ailleurs que dans la production. Cette stratégie de vouloir garder les centres de Recherche et Développement en France et de délocaliser la production dans les pays comme la Chine devait être, selon lui, l’alpha et l’oméga de la politique industrielle française.

Deming, lui,  préconisait de faire travailler ensemble les services de conception de production et de marketing de façon à innover et développer les emplois. Comment innover quand on ne connait plus les problèmes de fabrication et quand on ne sait pas ce que pensent les clients ? Heureusement, en France, des entreprises familiales à taille intermédiaire appliquent avec succès ce que disait Deming. Dans le journal des entreprises, on peut lire par exemple l’histoire de l’entreprise PCM créée en 1932 et qui figure aujourd’hui parmi les leaders mondiaux en pompes volumétriques et équipements de gestion de fluides. Mais déjà la Chine que l’on nomme « l’usine du monde » crée des centres de recherche grâce au savoir faire acquis en produisant les biens pour nous, français. Sans une volonté forte de  créer des entreprises avec usines il sera difficile de développer des emplois en France.


   

Diogène est un philosophe athénien du 4e siècle avant notre ère.

Célèbre pour son non-conformisme et son humour décapant, il avait choisi de vivre loin des richesses et des honneurs.

 

   

Diogène est le nom qu'un groupe de disciples de Deming s'est donné pour écrire sur ce blog.

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